Le sort des juifs dans la vallée de l’Arve (1940-1944)


Histoire populaire / Tuesday, March 12th, 2019

Ce jeudi 14 mars, Dieudonné prévoit un « spectacle » aux visées négationnistes dans la région d’Annecy. Bien que ce personnage parle de la Shoah comme d’une « pornographie mémorielle », le sort des juifs dans la vallée de l’Arve ne fut abordé qu’en 1991 par Christian Villermet dans son livre sur l’occupation italienne de la Savoie. Ce n’est qu’en 2007, soit 65 ans après la Shoah, qu’un livre consacré exclusivement au sort des « juifs au Pays du Mont-Blanc » (Gabriel Grand-Jacques) voit le jour.

Et l’auteur d’avouer lui-même de manière dépitée « Comment, natif du pays, baignant dans une famille de résistants par mes oncles, enseignant l’histoire au lycée du Mont-Blanc, ai-je pu demeurer sur place sans savoir ? »

1er anniversaire de la Légion des Combattants (force politique au servcie de Vichy) à Annecy en juillet 1941.

A l’été 1941, c’est un millier de juifs qui vivent en Haute-Savoie, soit 0,3 % de la population locale.

Aux juifs français s’ajoutaient les réfugiés d’Europe de l’Est venus chercher, dès la fin des années 1930, un abris dans les Alpes françaises.

Cette population va augmenter au fur et à mesure que les lois antisémites du régime de Vichy s’aiguisent en parallèle à la mise en œuvre par les nazis de la « solution finale ».

Dans ce climat, des refuges volontaires ou imposés naissent dans la vallée de l’Arve. Dès le mois d’octobre 1940, le régime de Vichy imposa la résidence forcée pour les juifs étrangers. Dans la vallée, ce fut par exemple le « groupe de travailleurs étrangers » à Bonne, l’hôtel Pax à Annemasse, les hôtels à Saint-Gervais et Megève.

En juin 1940, le gouvernement de Pétain ouvre un camp à Savigny, vers Saint-Julien-en-Genevois, pour y envoyer des républicains espagnols anti-franquistes (environ 200 à 300) et les grouper dans « les groupes de travailleurs étrangers » (GTE). À la fin de l’année 1941, ce camp va servir à regrouper certains Juifs étrangers alors que d’autres sont assignés à résidence aux Houches, Saint-Gervais, Sallanches…

Courrier antisémite du SOL de juin 1942

Le 20 janvier 1942, la conférence de Wannsee proclame la «solution finale de la question juive», soit l’extermination industrielle et systématique des Juifs d’Europe.

Cette politique génocidaire va s’accompagner de la collaboration active du régime de Vichy dans la traque aux Juifs.

Le climat d’agitation antisémite gagne la vallée, comme en témoigne une lettre du Service d’Ordre Légionnaire en date du 23 juin 1942, accusant les Juifs d’être « des gens sans scrupule, et au portefeuille bien garni, font du marché noir à outrance»  et que  « la population travailleuse de Sallanches est surexcitée par leurs agissements ».

Il y a aussi cette déclaration de la gendarmerie locale :

« Il en résulte que des individus indésirables continuent à bénéficier de tolérances injustifiées des services de la préfecture. À un moment où  des mesures rigoureuses sont prises contre les Israélites de tout poil, il ne paraît guère admissible que certains d’entre eux, dont l’inconduite est notoire, puissent encore résider à Megève »

Les 24 août 1942, les 107 travailleurs juifs du camp de Savigny furent déportés vers Culoz, puis Drancy, avant de finir à Auschwitz.  Le 26 août, des rafles ont lieu à Bonneville et Sallanches par le Service d’Ordre Légionnaire (SOL, future milice française) et la gendarmerie française.

Les 83 personnes raflées sont envoyées au camp de Savigny, avant d’être également déportées vers Auschwitz. Sur les 200 juifs déportés, seul un survivant reviendra des camps de la mort…

Avec l’occupation italienne de la Savoie à partir de la fin 1942, du fait de la suppression de la zone libre contrôlée par le régime de Vichy, il y a une relative accalmie pour les juifs.

En effet, dans leur politique d’alliance mais aussi de concurrence avec l’Allemagne, les fascistes italiens « souhaitaient » conserver leur indépendance d’action, notamment en ce qui concerne l’antisémitisme.

Plaque commémorative en l’honneur de Louis-Favre à Ville-la-Grand.

Malgré des mesures antisémites promulguées en 1938 en Italie, les occupants italiens interdisent au préfet de la Savoie d’arrêter ou d’interner les Juifs sur les territoires occupés par leurs troupes.

Au printemps 1943, ce sont des milliers de juifs qui affluent dans la vallée. On en compte plus de 2 000 dans les résidences forcées de Saint-Gervais et Megève. Ce sont aussi 15 000 personnes qui émigrèrent vers la Suisse, avec des points de passage discrets, comme par exemple le collège Saint-François-de-Sales à Ville-la-Grand et l’aide du prêtre Louis Favre.

Traqués par les nazis et les forces collaborationnistes françaises, les juifs vont trouver dans la vallée occupée par l’Italie, des réseaux de protection avec une marge de manœuvre pour passer en Suisse. Au cœur des ces réseaux, il y a les « justes », ce titre honorifique israélien remis aux personnes ayant protégées et sauvées des juifs face au nazisme.

Témoin d’un ancrage certain du catholicisme tout autant que de la tradition du refuge montagnard, les Justes ont su utiliser les valeurs d’entre-aide et de charité chrétienne pour les mettre au service la protection des juifs.

Fernand et Camille Claret-Tournier, justes de Chamonix.

Cette empreinte du catholicisme dans les réseaux d’entre-aide n’allait pas sans contradictions, avec de nombreux enfants « obligés » de se convertir pour ne pas se faire repérer.

De manière paradoxale, des juifs furent donc sauvés au prix d’un effacement de leur identité d’origine.

En tout, ce sont plus de 108 personnes qui ont été honorées du titre de « Juste » en la Haute-Savoie, et plus d’une quinzaine dans la vallée de l’Arve.

Dans cette organisation de solidarité, on retrouve comme figure centrale Jospeh Kott qui réside en Haute-Savoie pendant l’occupation italienne. Responsable dans les années 1930 de la « Fédération des sociétés juives de France », Joseph Kott acquiert une vaste expérience dans l’aide matérielle et culturelle aux immigrés juifs d’Europe centrale.

Basé à l’Hôtel l’Eden à Saint-Gervais, il loue, grâce à ses fonds personnels ou à « l’American Jewish Joint Distribution Committee », des chalets dans les montagnes. Plus d’une centaine de juifs seront ainsi cachés et/ou transférés en Suisse.

À Megève, ce  sont 500 enfants juifs qui furent sauvés dans les chalets, comme le petit Pierre Vidal-Naquet devenant à la fin des années 1950 un grand historien et militant de gauche.

Ernest Balthazard avec un groupe de juif en 1944.

On trouve aussi des personnes au cœur de l’administration d’État qui, indignées par le sort des Juifs, aidèrent à la création de faux-papiers et à faire passer la frontière Suisse.

On peut citer Henri-Frauli, contrôleur départemental des services d’assistance aux réfugiés à Cluses.

Il y a également Ernest-Balthazard, responsable du Centre d’accueil au Secours National d’Annemasse, qui faisait jouer les enfants au football sur un terrain jouxtant la frontière Suisse. Lorsque le ballon était envoyé de l’autre côté du grillage, certains enfants pouvaient s’enfuir.

Il ne faut pas penser que la Suisse recevait passivement les juifs exilés. Dès l’été 1942, les autorités helvétiques arrêtent et expulsent les clandestins.

Par exemple, entre avril et  et septembre 1942, ce sont près de 2 000 juifs qui sont arrêtées et renvoyés en France car si « la Suisse désirait aider les malheureux, elle ne pouvait les aider tous et que, d’autre part, la sollicitude helvétique avait pour limite la sécurité du pays » (Von Steiger, conseiller fédéral chef du département de justice et de police Suisse).

En septembre 1943, le fascisme italien s’écroule et la Haute-Savoie est investie par les nazis. Soucieux du sort des juifs, les italiens organisent un va-et-vient de 85 camions entre Megève/Saint-Gervais et Nice pour évacuer les juifs. Malgré tout, nombreux furent les juifs raflés et déportés.

Avec l’occupation de l’Allemagne nazie, l’étau se referme d’autant plus qu’en janvier 1944 la Haute-Savoie est déclaré en « état de siège ». En effet, dès février 1943 le refus du S.T.O (service du travail obligatoire) amènent nombre de jeunes à se réfugier dans les maquis haut-savoyards.

Jean Deffaugt, maire d’Annemasse qui aida de nombreux juifs à passer la frontière. Ici en août 1944, entouré de jeunes juifs.

Assurés d’une protection et d’un ravitaillement par les mêmes réseaux d’entre-aide montagnards, les forces de la résistance organisent et militarisent ces jeunes réfractaires, en partie composés de juifs en fuite. En août 1944, la Haute-Savoie est un des premiers départements à se libérer par ses propres forces.

Il faut saluer et se souvenir de ces réseaux minoritaires de la résistance et de l’entre-aide qui permirent, à travers le pays, de sauver 75 % des juifs de France.

Ce souvenir est extrêmement précieux dans notre époque où certains réseaux d’extrême droite militent pour l’effacer par le biais du révisionnisme et du négationnisme.

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