L’intégration de la Gauche aux institutions


Histoire populaire / samedi, septembre 28th, 2013

A la sortie de la seconde guerre mondiale, les forces de la Gauche s’insèrent progressivement dans les institutions mais l’épuration des anciens cadres et militants collaborationnistes est faible. La participation des forces communistes au gouvernement permet les grandes conquêtes sociales.

C’est la généralisation des retraites par répartition ou la mise en place de la sécurité sociale par le ministre du travail communiste Ambroize Croizat originaire de Notre-Dame-de-Briançon en Savoie.

Mais, le maintien du gaullisme et des forces centristes dans la direction de l’État s’avère capital, notamment pour l’acceptation du plan Marshall. Un nouveau cycle d’accumulation du capital se lance avec l’accompagnement de la Gauche.

S’il y a une image qui illustre parfaitement cette intégration aux institutions, c’est bien la randonnée de Maurice Thorez aux Glières.

Maurice Thorez au plateau des Glières, 1945

Alors que l’épisode des Glières a été une manœuvre suicidaire de l’état-major nationaliste de l’Armée Secrète, dénoncé par les responsables FTP locaux, les communistes pensent pouvoir tout faire basculer vers eux, comme de manière naturelle, automatique.

Personne, en dehors peut-être de quelques éléments comme ceux de la Brigade Rouge Internationale, ne contesta l’incohérence pour le Parti communiste hégémonique à honnorer les Glières. Maurice Thorez allant même jusqu’à se recueillir devant la stèle de Tom Morel (militaire du 27e B.C.A tué lors d’une négociation trahie avec les forces de Vichy, dans un compromis anticommuniste).

>> Voir aussi : le 75e anniversaire des combats des Glières, un héritage de la droite souverainiste

L’intégration de la Gauche par en haut, dans les institutions, se renforça progressivement. Cependant, dans les bases populaires, les traces de la Résistance faisaient perdurer une certaine combativité.

Par exemple, la lutte ouvrière restait solide à l’usine de Chedde avec des débrayages, notamment en 1947 en soutien aux grèves insurrectionnelles dans le Nord de la France mais aussi dans les années 1950 contre la guerre en Algérie.

De la même manière que dans le Chablais où l’activité F.T.P fut forte, des anciens membres de la B.R.I tentèrent de récupérer l’usine SOVA (fabrication de pièces de vélos) afin d’en faire une sorte d’îlot « socialiste ».

Mais au fur et à mesure que l’accumulation s’élargit, les monopoles s’emparent de tous les rouages de la société, avec des dirigeants de Gauche qui ne visent plus qu’une sorte de modernisation avec une démocratie sociale. Concrètement, il n’y a plus de perspective de transformation du système capitaliste.

Il faut dire que le marché à conquérir est énorme et que l’intégration massive du pétrole dans la nouvelle économie implique des tas de nouveaux secteurs : plasturgie, automobile, infrastructures routières…

S’il y a des conquêtes sociales acquises en 1945, c’est toujours le système capitaliste qui est en place. Ses lois inhérentes sont donc toujours à l’œuvre : les monopoles s’emparent des marchés, avec une vitesse d’autant plus folle que le marché est grand. Les petits commerçants périclitent dans ce mouvement.

C’est ainsi qu’émerge le mouvement d’Union de défense du commerce de l’artisanat sous la direction d’un petit libraire, Pierre Poujade.

En février 1953, des manifestations ont lieu à Annemasse et à Annecy, avec même un meeting de plus de 1000 personnes à la salle Lamy.

Face à cette prétention réactionnaire et populiste, le Parti communiste organise une riposte antifasciste et républicaine. Dans un de ses tracts, les communistes d’Annecy déclare très justement que

« Poujade est un fasciste. Ancien disciple de Doriot, il est entouré aujourd’hui d’anciens collabo comme Fégyn, ancien rédacteur en chef du journal hitlérien « La Gerbe » (…) comme Claude Jeantet également condamné à la Libération comme collabo et nombre d’autres valets de l’hitlérisme » (« Contre le fasciste Poujade, Union des socialistes, des communistes et des Républicains »)

Dans les années 1950-1970, les forces de Gauche se veulent ainsi la garantie démocratique de la société et pensent pouvoir faire basculer le capitalisme en un sens social avec un gouvernement commun.

Henri Briffod

A ce titre, il n’y a aucune critique, aucune contestation de l’émergence d’une industrie qui va façonner la Savoie : l’industrie touristique.

Cela était le fruit d’une vision comme quoi les institutions étaient devenues démocratiques.

Danq cet état d’esprit, l’industrie touristique sauverait les villages d’altitude qui se dépeuplaient face à l’exode rural et au grignotage de la paysannerie par l’extension des monopoles.

C’est même le socialiste Henri Briffod, élu à la tête du conseil général de Haute-Savoie grâce au soutien d’un archevêque (« alliance des trois flèches et du goupillon ») et déjà président de la Société d’Aménagement Arve-Giffre (S.A.G), qui va accélérer la construction pourtant contestée d’une des plus grandes stations de ski de la vallée de l’Arve, Flaine.

Avec son « plan neige » entre 1964 et 1977, l’orientation gaulliste de l’État va favoriser l’essor des grands stations de ski. Ce sont 150 000 lits créés, une vingtaine de stations de la troisième génération construites, dont par exemple Flaine, Avoriaz. La Plagne, Les Arcs…

L’industrie du BTP explose, les terrains agricoles ou naturels sont  expropriés des communes et des agriculteurs afin de façonner la montagne pour les touristes du ski.

En 1972, une Association pour la sauvegarde de la Haute vallée de l’Arve est constituée. Ayant convaincue une trentaine d’élus de communes à s’opposer à subventionner des permis de construire pour des infrastructures touristiques, elle pense naïvement « que l’on commence à prendre peur devant la politique de construction démentielle menée actuellement dans la vallée ».

En 1975, Danielle Arnaud écrit à très juste titre dans « La neige empoisonnée » :

« Ce qui est critiqué au fond, ce n’est pas tant la volonté d’aménager la montagne. Il est bon de permettre à tous ceux qui le souhaitent de pouvoir s’oxygéner et de pratiquer le ski. Mais pourquoi avoir systématiquement privilégié la clientèle des nantis ? Pourquoi n’avoir pensé qu’aux skieurs alors que les amoureux de la neige peuvent être aussi de simples randonneurs, des adeptes de ski de fond plus paisible ? »

La fin de l’objectif d’une rupture socialiste favorise ainsi le déploiement du capitalisme dans des espaces encore vierges de son emprise. La région savoyarde se transforme.

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