L’usine de Chedde, pôle historique de la classe ouvrière.4 min read


Histoire populaire / vendredi, mai 18th, 2018

Au fond de la vallée de l’Arve, à Passy, et plus précisément à Chedde, se situe un grand complexe chimique. Construite à la fin du XIXe siècle (1896), l’usine électro-chimique de Chedde fut établie ici grâce à la force de l’Arve qui permettait d’alimenter de puissantes turbines électriques.

Avec 300 ouvriers au début du XXe siècle, l’usine locale engendra une prolétarisation des paysans locaux qui, bien que conservant un lopin de terre permettant un salaire d’appoint, venaient y travailler en tant qu’ouvrier saisonnier.

L’entrée de l’usine en 1940

Jusqu’au début des années 1980, les travailleurs de l’usine fabriquaient des produits à base de Chlorate, mais aussi la très connue « Cheddite » (un explosif produit pour la première guerre mondiale) du nom du village d’implantation…

L’industrialisation du fond de la vallée de l’Arve engendra alors la disparition progressive des petits villages d’altitudes, comme Montcoutant dans la Tête Noire. Ce processus s’accéléra surtout après la Seconde Guerre mondiale.

Du fait de l’offre d’un salaire stable et des soins médicaux (pris en charge par une caisse de secours), l’usine va progressivement dépasser le mode de vie communautaire et isolé de la paysannerie. A cela s’ajoute, en 1911, l’accès à l’électricité grâce au réseau de l’usine.

En 1919 une loi sur la journée de travail de 8 heures augmente les tâches des ouvriers (surveillance de plusieurs fours) et demande plus de main d’œuvre. L’immigration italienne, déjà forte, augmente à cette époque, d’autant plus que la bourgeoisie locale l’utilise afin de briser la solidarité ouvrière en cas de contestations. C’est ce que rappelle le géographe Raoul Blanchard :

La présence de cette humanité bigarrée a d’ailleurs d’autres avantages :  elle prévient les grèves faute d’entente facile entre gens si différents… En revanche elle entretient dans le personnel un dangereux état d’instabilité (Raoul Blanchard, 1924)

Effectifs immigrés et français à l’usine entre 1928 et 1945

L’usine passa de 300 ouvriers dans les années 1900 à 1 100 salariés dans les années 1970, avec une part importante d’ouvriers d’origine immigrée – dont 35 % d’italiens (dont certains réfugiés à cause du régime fasciste) mais aussi de maghrébins dans les années 1960-1970. Les ouvriers italiens ont subi un mauvais accueil, avec des conditions de logement humiliantes (sol en béton, pas d’eau, toilettes situées à l’extérieur…etc.).

Raoul Blanchard parle encore de cela :

Nous n’étions pas des intrus mais il fallait la boucler… les italiens aimaient chanter en chœur, ils chantaient bien vous savez… En chœur comme en montagne. Et il y avait des gens de Chedde…ça les gênait qu’on chante. Les nouveaux venus s’intégraient cependant autour de la vie religieuse.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la gestion de la main d’œuvre était basée sur une politique paternaliste du patronat local. C’était la configuration « à l’ancienne » des relations entre classes sociales, celle-ci permettant de pacifier les ouvriers.

« Ici, le pays c’était l’usine, et l’usine c’était le pays. Tout était prévu par les dirigeants de l’usine » (Pierre Metay, jeune ouvrier parisien arrivé à Chedde en 1946. Il était aussi dirigeant syndical CFTC puis CGT). Le bois de chauffage était, par-exemple, fourni gratuitement par l’usine tout comme l’électricité…

Le patron de l’usine logeait à côté de l’usine, dans un château caché par un petite forêt privée, et les cadres avaient leurs lotissements privatifs.

Cette politique paternaliste de la direction de l’usine va alors façonner le bourg. En 1932, c’est l’Église « Saint-Joseph » qui est construite grâce au financement du patron, puis en 1939 c’est la cité ouvrière « Jacques le Même » qui voit le jour.

Une partie de la cité-jardin Jacques Le Même

Le but de cette politique est évidemment à vocation politique et idéoligique : contrôler l’esprit des travailleurs pour la paix sociale. Cela n’empêchera bien évidemment pas l’émergence d’un mouvement ouvrier, culminant en mai-juin 1968.

 La période des 1970-1990 est ensuite l’histoire du lent amaigrissement de l’usine-forteresse et l’extension du salariat en dehors de la seule usine. Longtemps propriété d’un monopole d’Etat (Péchiney), l’usine compte aujourd’hui 200 salariés et est la propriété d’un grand groupe chimique allemand « SGL Carbon ».

Aujourd’hui, l’utilisation massive de la voiture et la fin de la grande usine a modifié la classe ouvrière. Chedde à Passy est une ville-dortoir qui abrite de nombreux ouvriers et employés disséminés dans les établissements publics, les zones artisanales et industrielles du coin.

L’usine en 1966

La concentration en point stable et fixe (l’usine-paternaliste) qui a façonné le mode de vie ouvrier jusqu’au milieu du XXe siècle laisse place aujourd’hui à un territoire où la mobilité s’est élargie mais aussi l’instabilité sociale (la flexibilité et usage massif de la voiture).

Cela est le signe d’une tendance à aller de l’avant, d’un élargissement toujours plus grand de la vie sociale mais où la collectivité s’efface. On passe de la communauté rurale puis au bourg industriel jusqu’à aujourd’hui la zone industrielle et sa ville-dortoir : la mobilité et la socialisation s’élargit mais l’individualisme se renforce. D’où la perspective d’une vie riche et collective…

4 réponses à « L’usine de Chedde, pôle historique de la classe ouvrière.4 min read »

  1. Bonjour,
    Je suis sociologue, je suis né à Chedde, j’ai vécu dans la cité Jardin et j’ecris un livre sur la vie de mon père, un immigré italien qui travailait chez Pechiney
    J’aimerais échanger avec vous

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