Sylviane Rosière, une parole ouvrière du décolletage4 min read


Vie quotidienne / lundi, juin 4th, 2018

Sylviane Rosière est une ouvrière d’une usine de décolletage. Elle a tenu un carnet de notes entre 2006 et 2007 qui témoigne des « des petits bruits d’un quotidien prolétaire » dans la vallée de l’Arve. Ce livre reflète la dignité d’une ouvrière dans une zone où le rythme de l’usine régule les esprits et façonne les corps.

Les usines de la vallée de l’Arve

Son récit illustre la capacité d’une salariée du bas de l’échelle d’aller à l’encontre d’une vie où être dirigée et appliquer des ordres est la norme.

Le récit de Sylviane Rosière est précieux car il va à l’encontre de conservatisme : on peut être une femme et s’opposer à la passivité du rôle domestique, tout comme on peut être une ouvrière et avoir une activité intellectuelle. Il est possible de s’émanciper par l’écriture malgré une vie dominée par la monotonie, un travail d’exécution pénible, malgré une localité où la richesse domine :

« Ici, il y a le monde d’en haut et le monde d’en bas. En haut : les vaches, les paysans, les commerçants, les touristes. En bas : les besogneux. En haut la montagne, en bas la vallée. Ces deux mondes se côtoient à peine. Quelques fois ceux d’en bas montent pour un bol d’air, ceux d’en haut redescendent par les routes, des skis et de la neige sur le toit de leur voiture.
Cette année, pas de neige ! Le Môle est en janvier comme il est d’ordinaire en juin. A la télé régionale, les commerçants pleurnichent. Ils ont la mémoire courte, l’an passé ils se sont fait des couilles en or. Une bouteille de champagne peut coûter jusqu’à mille deux cent euros ! Je ne les gagne pas par mois. C’est le monde d’en haut. Si c’est pour se blanchire qu’ils se roulent dans la neige, peine perdue ! »

Dans le flot des difficultés du travail, de la monotonie de la vie et des tensions sociales, l’irruption de colère n’est jamais bien loin. C’est une forme de dignité du réel qui s’exprime, une manière de crier sa rage :

« 19 avril, souvenirs chez Cibié
Peu après mon arrivée dans cette usine, j’avais appris qu’un gars s’était suicidié. les gens accusaient :
– il n’en pouvait plus ! C’est à cause de son chef qui n’arrêtait pas de l’emmerder !Une heure après, une grève étaut déclenchée. le type mis en cause était tès grand et dépassait les autres qui se pressaient autour de lui. Une tension très forte s’était installée et quelqu’un avait lancé :
– Pendons-le ! Pendons-le !
D’autres avaient répété :
– Pendons-le !
La peur m’avait prise, l’envie de vomir aussi. Un mauvais western ! Le Ku-Klux-Klan : Des musclés l’avaient sorti de là et moi, els jambes tremblantes, j’avais repris le boulot.»
Un atelier de décolletage

Sylviane Rosière traduit la vie ouvrière dans une écriture réaliste, au plus proche des émotions et des expériences vécues, comme en témoignent les surnoms donnés à ses collègues de travail ( « Fafa », « Bébé Black », « Gary Cooper », etc.). Elle écrit  tour à tour, de manière délicate, le racisme entre collègues, le harcèlement sexiste, l’ennui, la misère affective et l’alcoolisme, la maladie liée au trichloréthylène et la pollution :

« 5 juillet, usine, odeurs
Je circule parmi les machines, chacune a son odeur : celle-ci de vinaigre chaud, celle-là de soufre et puis plus oin, cette autre qui dégage un relent indéfinissable d’une suavité écoeurante. L’enfer pourrait sentir ça, avec en plus l’odeur du sang et de la tripe en putréfaction »

La vie quotidienne y est très bien exposée, comme dans cet extrait dénonçant la voiture comme un échappatoire dangereux face aux difficultés de l’usine et à l’ennui dans la société :

« 19 juillet, intérimaire, Hichem
Il fait très chaud et la sueur me coule dans les yeux, mais comme je suis en forme en ce moment je ne souffre pas. Une petite intérimaire qui passe près de ma machine me demande :
-Vous faites comment pour supporter ça ?
-Je rêve de plages et de cocotiers.
Elle rit.
Hichem aussi se plaint d’avoir chaud. Je pense : à l’heure qu’il est, il aimerait bien avoir chaud le petit gars que vous avez laissé crever sur la route.
Je passe mon chemin et ne dis rien.
Sur la route du retour avec Gabriel, un régleur du taillage, on voit Hichem foncer comme un fou au volant de sa voiture et doubler dangereusement. Décidément ! »

« Ouvrière d’usine ! » est la preuve directe que la classe ouvrière est une réalité sociale actuelle. La vallée de l’Arve concentre plus de 60 % de la production du décolletage français, mais il est trop peu parlé du quotidien ouvrier de manière aussi digne et respectable. Il fallait une ouvrière pour le faire, ce fut Sylviane Rosière.

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