Des jardins « ouvriers » aux jardins collectifs en vallée de l’Arve5 min read


Ecologie, Histoire populaire, Vie quotidienne / samedi, juillet 7th, 2018

On le voit récemment, sous l’impulsion des classes moyennes issues des villes qui prennent conscience de l’écologie, la pratique du jardin revient en force. Le « potager urbain » en aurait presque une image « bobo » alors qu’il fait en réalité parti d’une ancienne tradition populaire.

L’abbée Lemire fait la fête aux jardins. Lui en haut, les bourgeois assis et les ouvriers debout sur le côté.

Les premiers jardins ouvriers font leur apparition à la fin du XIXè siècle. Ils ne sont pas mis en place par les ouvriers mais par le patronat ou des organisations religieuses désireuses de faire concurrence à l’idéologie socialiste qui se répand dans le monde ouvrier.

Toutefois, l’initiative avait un échos populaire en ce qu’elle était liée à l’ancienne forme de production agricole, celle de la communauté paysanne qui s’est progressivement fait absorber dans le monde ouvrier et industriel.

L’aspect positif est que cela allait dans le sens de l’amélioration de la vie des ouvriers, notamment à se tenir loin des ravages de l’alcool. L’aspect négatif est que cela renforçait leur dépendance envers les entreprises, ce qui les détournait de l’organisation contre leur exploitation.

L’histoire bourgeoise garde la figure de l’Abbé Lemire comme fondateur des jardins ouvriers car c’est la personne qui a institutionnalisé une pratique qui existait dans les classes populaires. L’utilisation de lopins de terre autour des cités ouvrières a toujours existé et se fait encore jusqu’aux pieds des HLM.

Plusieurs villes de la vallée de l’Arve ont une histoire avec les jardins ouvriers.

Des jardins existent depuis l’entre-deux guerres à Cluses. Ils prennent de l’importance en 1942, puisqu’ils permettent de compléter les moyens de subsistance pour les ouvriers touchés par les privations de la guerre mais aussi à des réfugiés espagnols et italiens fuyant les régimes fascistes.

Pétain et la terre comme mystique du nationalisme

Pendant l’occupation, l’idéologie pétainiste s’est appuyée sur le conservatisme paysan pour orienter la pratique populaire des jardins dans un sens individualiste et nationaliste.

Pour le pétainisme, le travail de la terre signifiait l’enracinement identitaire dans une communauté qui ne bouge pas (famille) et forme un socle stable pour la nation (le fameux « travail, famille, patrie »). Mais, dans les faits, les jardins restaient un lieu où la solidarité internationale était à l’œuvre, des espaces de partage, de rencontre entre diverses communautés nationales.

A Passy, bastion du mouvement ouvrier, le pavillon et son petit jardin ont également très vite servi de pare-feu contre l’idéologie communiste.

Au départ, les jardins sont gérés collectivement par une associaiton ouvrière en lien avec le passé paysan, puis l’élite locale l’utilisera dans une optique individualiste à des fins de stabilité et d’intégraiton sociale. Ce sont ainsi 209 parcelles couvrant plus de 46 500 m2 qui vont être réparties dans la cité Jacques La Même à Chedde.

Le bulletin de l’usine de Chedde en 1941, avec la valorisation du jardin au premier plan, puis l’usine au second.

 » Fournir un logement propre, commode, spacieux, entouré d’un jardin suffisament grand pour y récolter ses provisions de l’année permettait aussi de former un noyau solide d’ouvriers en leur fournissant un « bonus » en nature qui ne dépendant ni de l’inflation, ni des augmentations conventionnelles de salaires  » (Ludovic Cailluet, Chedde un siècle d’industrie au pays du Mont-Blanc)

Pour le patronat et les dirigeants locaux, la promottion du jardin individuel fut un gage de paix sociale grâce à la stabilité sociale qu’offrait le jardin par temps de crise économique, mais aussi par le maintien des mentalités conservatrices liées à la petite propriété agricole (phénomène des ouvriers-paysans, ouvrier la journée à l’usine, paysan le soir à la ferme).

C’est en 1942 également que les jardins ouvriers d’Annemasse voient le jour. C’est une activité qui bat son plein, à un tel point, qu’en 1944, il existe 5 sites et 237 parcelles.

Il existe à Annemasse une tendance historique au jardinage puisque la ville a pris la place d’une importante zone de maraîchage. Ceci explique en partie le succès des jardins partagés des années 1980.

Les jardins ouvriers à New-York et le mouvement Green Guerilla (1975)

La « green guerilla » new-yorkaise en est également un facteur. Ce mouvement, venant des classes populaires des Etats-Unis qui se réapproprient les friches de la ville pour cultiver et surmonter la crise, se répand alors en France.

En 1977 des annemassiens créent ainsi leurs jardins autonomes, c’est-à-dire sans attendre une autorisation des institutions.

La mairie, sous la pression de cette initiative à pris les devant et crée une centaine de parcelles au Vernant d’abord, puis au Perrier où les prairies sont recouvertes par 100 jardins entre 1980 et 1985. Pour les besoins de l’urbanisation de la ville, ils sont déplacés en 1985 et 1988 à Romagny.

Aujourd’hui, face à la crise écologique, les difficultés sociales, l’intérêt pour les jardins se renouvelle et revêt une dimension culturelle, avec une volonté de créer un espace de rencontres avec l’écologie au centre des préoccupations. C’est le cas à Passy, où l’association Colocaterres à lancé son projet en 2010 ou à Cluses plus récemment avec l’association des Amis des jardins partagés et solidaires.

L’aspect collectif est beaucoup moins central avec les jardins gérés par les mairies, où les parcelles ne sont que le prolongement de l’espace privé, voir de la propriété privée.

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* Image à la une : Les jardins ouvriers de Cluses à l’emplacement de l’actuelle Zone Industrielle de la Maladière

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