La mentalité réactionnaire du patronat local


Histoire populaire / mardi, juillet 31st, 2018

La répression meurtrière de la grève des ouvriers en 1904 à Cluses, fondateur du mouvement ouvrier local, est un témoin historique des particularités locales des luttes de classe.

Constitué d’abord autour de l’horlogerie, le patronat s’est ensuite essentiellement développé avec l’industrie du décolletage et ses débouchés liés à Genève puis à l’émergence du secteur automobile, militaire et aéronautique (et plus récemment médical).

Un atelier de décolletage au début du XXe siècle

Ce patronat est issu de la paysannerie locale lorsque le décolletage a débuté par une activité manuelle de précision au fond des garages des fermes. Les micro-ateliers étaient surtout animés par une famille qui était aussi propriétaire d’un lopin de terre et/ou des animaux pour des activités agricoles.

Encore aujourd’hui, cette industrie comporte la caractéristique d’être « peu concentrée » au niveau de nombre de salariés par établissement (60% des entreprises ont entre 10 et 50 salariés).

Le décolletage n’est qu’une industrie de sous-traitance qui, si elle est éclatée en plus de 400 usines avec près de 30 à 40 000 emplois directs ou indirects, la place directement sous la domination des grands donneurs d’ordres des géants de l’automobile ou de l’aéronautique.

Ces caractéristiques sociales et historiques font que le patronat local développe une mentalité très conservatrice, voire franchement réactionnaire (au sens d’une idéalisation du passé).

L’alliance des passés familiaux, de la faible concentration d’ouvriers par établissement, de l’héritage paysan forment le mélange culturel de cette mentalité où la « collaboration » entre ouvriers et patrons devrait primer dans l’entreprise pour « tenir » face à la domination des donneurs d’ordres.

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Cette mentalité est visible dans son rapport au mouvement syndical. Yves Bontaz (maintenant décédé), fortune locale  à la tête d’un véritable empire du décolletage, avec ses 350 salariés en Haute-Savoie et 1450 dans le monde, est l’illustration de ce patronat. Dans son livre « M. Hollande, pourquoi chassez-vous les entrepreneurs de France ? » publié en 2012, Yves Bontaz écrit :

La France traîne un boulet énorme : les syndicats politisés marxistes, reliquat de la révolution de Lénine en 1919, qui anéantissent le pays et tétanisent le Président Sarkozy ».

Yves Bontaz et son livre réactionnaire

Qu’il est ridicule que de se tromper sur la date de la révolution d’Octobre 1917 alors que de nombreuses relectures du livre ont du être effectuées ! Il ajoute plus loin dans un esprit des plus conservateurs :

Il faut signaler que les conquêtes sociales ne viennent pas des syndicats, c’est un argument électoral. Le progrès social vient du système libéral qui a permis un enrichissement rapide à tous les échelons. Le Front Populaire, sans qui rien n’aurait été possible…. Obtenir des droits uniquement par la violence… tout n’est que divagation, un conte de Noël »

Ce patron nie évidemment la lutte des classes : l’ensemble des conquêtes sociales (1936, 1944, 1983) de ce pays sont issues d’un rapport de forces dans lequel le mouvement ouvrier avait l’avantage !

De plus, si la patronat a cédé aux revendications sociales, c’est autant à cause de l’intense pression ouvrière que des réserves financières disponibles de par la sur-exploitation des pays pauvres…

Un atelier moderne de décolletage

L’état d’esprit réactionnaire et agressif du patronat local se fait sentir dans les années 1980.

A ce moment le décolletage est en pleine mutation avec une restructuration des donneurs d’ordre (automobile principalement), la disparition de petits ateliers familiaux et l’arrivée massive de l’automatisation (commandes numériques).

Le terreau est favorable à une contestation sociale qui inquiète d’autant plus que le mouvement syndical se renforce localement. Dans sa brochure sur « L’Union Locale du Pays du Mont-Blanc », le syndicat C.G.T explique :

« Dans la nuit du 9 au 10 juin 1982, les unions locales de Sallanches, Annemasse et Thonon-les-bains sont cassées, un mois après le saccage de l’union locale de Cluses. L’enquête démontrera ainsi que les auteurs de cette attaque anti-syndicale appartenaient à une organisation patronale d’extrême droite, proche du Front National, le SNPMI qui menait une campagne dans le département avec des affiches « CGT = Cancer Généralisé du Travail »

Une tribune du SNPMI dans le journal d’extrême droite « Présent »

Le SNPMI (Syndicat National des Petites et Moyennes Industries) était en partie dirigé à la fin des années 1980 par Dominique Martin, militant à Cluses du Front National.

Ce syndicat était dirigé au niveau national par M.G. Deuil, proche de l’extrême droite, n’ayant pas peur d’afficher ses convictions pétainistes…

Ces attaques anti-syndicales s’inscrivent bien dans cette tendance autoritaire du patronat local où des syndicalistes sont intimidés, comme l’agression de militant Pedro Bugheno grièvement blessé après avoir été bousculé du haut d’un escalier lors de la venue dans une usine de décolletage à Scionzier pour apporter d’un cahier de revendications.

De la même manière, lors d’un conflit au Prud’homme pour la non-rémunération de travailleurs à la réfection d’un château, on découvrit la présence dans celui-ci de dossiers, de matériels et d’affiches appartenant à la CGT. Ce château était la propriété d’un patron d’une usine de fours dans la basse vallée de l’Arve, connu également pour ses responsabilités au Front National…

Cette mentalité du patronat local explique le poids des notables du centre et la droite dans cette région. Une droite, attachée aux valeurs conservatrices, sans remous, proche du mythe fascisant de la « collaboration » pacifique entre ouvriers et patrons. Tout cela n’étant que le résultat de la configuration industrielle et de ses liens avec les vieilles mentalités paysannes.

Les résultats électoraux aux élections législatives de mai 1936. En blanc, les communes ayant voté à plus de 75% pour le Front Populaire et en noir celles ayant voté à plus de 75 % pour la droite. La vallée de l’Arve au centre (en blanc et rayée) est entouré par le conservatisme des villages.

C’est également un point important pour comprendre comment la gauche locale s’est implantée surtout autour des pôles du mouvement ouvrier (Chedde, Cluses, Bonneville, Annemasse), avec le souffle du Front Populaire en 1936, puis l’apport extérieur de militants communistes dans les années 1940.

>> Voir aussi : comprendre la victoire de La République en Marche aux élections européennes de mai 2019

C’est une clef pour la gauche locale car il serait erroné de limiter les mentalités conservatrices au seul patronat.

Il y a une bataille culturelle à mener dans la classe ouvrière qui a été soumise à cette vision du monde. En effet, sa vision du monde ne parvient pas à s’émanciper du mythe passé « où tout allait mieux » lorsque les « ateliers étaient familiaux » et non pas « pourris pas les fonds financiers étrangers ».

Avec un héritage lié également à la paysannerie (ouvrier-paysan), la classe ouvrière ne peut s’émanciper si elle reste dominée par le corporatisme…

Seule la perspective du contrôle démocratique à la base des entreprises dans un but social et écologique est à même de l’émanciper du carcan conservateur !

2 réponses à « La mentalité réactionnaire du patronat local »

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