Ouvriers des usines Péchiney et substances toxiques dans les années 197010 min read


Ecologie, Histoire populaire / mardi, septembre 4th, 2018

L’air de Passy-Chedde est contaminé par le Benzo(a)pryène (BP), un Hydrocarbure Polyclique Aromatique (HAP) hautement cancérigène. En 2009 un relevé de l’atmosphère à Passy-Chedde a montré qu’un individu de Passy respirait en moyenne 31,2 ng de BP alors que l’agence sanitaire place le danger d’inhalation de BP à seulement 1 ng/m3 d’air (l’être humain à age adulte respire en moyenne 8m3 d’air/jour).

L’usine SGL Carbon à Chedde

Ces relevés ont placé au centre de l’attention l’usine chimique de Chedde (propriété du groupe allemand SGL Carbon et anciennement propriété du trust français Pechiney) car les mêmes données sur Chamonix n’ont pas révélé cette contamination, malgré une exposition équivalente au transport autoroutier et aux feux de cheminée.

Voici un extrait du livre « Les Pollueurs. Luttes sociales et pollution industrielle » écrite par Anne Guérin-Henri et publié en 1980. Le chapitré cité (« Aluminium-Péchiney : des usines à cancer ? ») est issu d’une vaste enquête dans les années 1970 sur la nocivité alarmante du Benzo(a)pyrène et du fluor sur la biosphère.

Le cas de la pollution de la vallée de la Maurienne, où étaient présentes plusieurs usines Péchiney, rappelle la proximité avec notre situation locale (la vallée de Saint-Jean-de-Maurienne étant d’ailleurs une vallée de comparaison avec la vallée de l’Arve dans les études de l’INSEE). Rappelons également que l’usine de Chedde a été une usine électrochimique fonctionnant avec des bains d’électrolyse de 1905 à 1973, ce qui la place certainement, à cette époque, dans les usines très polluantes (malheureusement le transfert de propriété à SGL Carbon à fait perdre l’ensemble des archives techniques de cette période…).

La lutte contre la pollution de l’air ne peut être victorieuse sans une implication réelle des ouvriers, double victime, à la fois comme travailleur et à la fois comme habitant, de systèmes de production nocifs pour la Nature (l’être humain n’étant qu’une partie de la biosphère en général).

Extrait :

Des dizaines, des centaines de paquets de cigarette par jour ? Personne, à l’évidence, n’en fume autant. Mais de nombreux ouvriers d’Aluminium-Pechiney en absorbent l’équivalent, du moins pour ce qui est du Benzo(a)pyrène : le BP.

Le secret étant bien gardé, et le BP plus inconnu que la surface cachée de la Lune, cette nouvelle passée inaperçue, en 1977, ne mobilisa pas foules.

Par combustion, nos cigarettes forment, on le sait, des goudrons cancérigènes de composition très complexe, parmi lesquels on a identifié le BP. Chez Aluminium-Pechiney, on fabrique de l’aluminium dans des cuves d’électrolyse. Dans certaines cuves, dites Söderberg, plongent des anodes faites de cokes et de brai de houille. Ces anodes cuisent. De la combustion du brai se dégage, entre autres polluants cancérigènes, des Hydrocarbures Polycycliques Aromatisés (HAP), dont le BP, identique à celui qui est formé dans nos cigarettes. Autour des cuves Sïdeberg, il y en a beaucoup : 30ng/m3 en moyenne selon des analyses faites par l’INRS (L’Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles ). […]

Les deux types des cuves d’électrolyses (anode précuite / anode Söderberg) utilisées dans les années 1970. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Dans les usines où les anodes précuites sont en service, on trouve malgré tout « des vapeurs de brai et donc es dégagements de benzo(a)pyrène au braquage (réfection du fond des cuves ou cathode ), à la confection des anodes et sa cuisson (dans l’atelier où les anodes sont précuites avant d’entrer en service sur les cuves). Ces dégagements ne touchent pas les  cubistes mais touchent quand même une petite partie du personnel (lettre de 1979 de la section CFDT de l’usine de Saint-Jean-de-Maurienne).

Des mesures accablantes.

L’INRS a mesuré, en 1976, chez Aluminium-Pechiney à Noguères (Pyrénées-Altantiques ) jusqu’à 1 100 ug de BP/m3 deux heures après une opération qui n’est nullement inhabituelle puisqu’elle est effectuée quotidiennement sur toutes les cuves : l’arrachage des goujons*. Plusieurs autres opérations courantes forment, elles aussi du BP en abondance. Sans parler des accidents,. Et de l’exposition particulière du personnel d’entretien  des cuves : au niveau des voies respiratoires d’un ouvrier travaillant sur le fond de la cuve (alors arrêtée), on a relevé 105 ug de BP/m3 d’air également. […]

Ces teneurs maximales de BP, que le Docteur Coulon (médecin-conseil d’Aluminium-Pechiney  – ndr) s’est gardé de nous communiquer, ne doivent pourtant pas l’inquiéter, puisque, nous écrira-t-il par la suite, « des enquêtes américaines et canadiennes très récentes ont montré un accroissement très réduit du risque de cancer du poumon chez les ouvriers les plus exposés aux émanations de goudrons » […]

A force de fouiller, nous avons appris autre chose. Il existe, aux USA notamment, une norme à ne pas dépasser pour le BP : elle est de 0,20 ug/m3 d’air. La norme soviétique est encore plus sévère que la norme américaine : 0,15ug/m3 d’air. En France, il n’en existe pas.  Si cette norme est respectée, ou même approchée, le risque de cancer par le BP doit évidemment être faible autour des cuves d’aluminium. Cela ne veut pas dire qu’à Noguères ou Lannemezan, où les normes américaines sont plusieurs milliers de fois dépassées par moments, le risque de cancer soit faible également.

Le BP, redoutable cancérigène ?le Benzo(a)pyrène, ou benzol-3,4-pyrène (BP), est un Hydrocarbure polycyclique Aromatique. Il n’a aucune application dans l’industrie. C’est un des produits de la combustion plus ou moins complète de matières organiques, aussi entrouvre-t-on dans les suies et fumées de toutes origines, et dans les gaz d’échappement des moteurs à explosion.

Expérimentalement, le BP et les produits qui en contiennent entraînent l’apparition de cancers : sarcomes de la peau, cancers bronchiques…

Pour l’Homme, il n’existe pas à l’heure actuelle de preuve directe du pouvoir cancérigène du BP. Néanmoins, en milieu industriel, la fréquence de ces cancers est plus élevée chez les ouvriers manipulant des goudrons, des brais de houille, des huiles de coupe, etc., que chez d’autres ouvriers.

La pollution atmosphérique et le tabac augmentent considérablement la fréquence des cancers bronchiques chez l’Homme, ce qui peut être en rapport avec la présence d’HPA de type BP. 

Un ennemi de l’intérieur

Autant battre le fer quand il était chaud : nous avons profité de l’audience que voulait bien nous accorder le Dr Coulon pour lui demander des nouvelles de la fluorose humaine (lié au fluor, une substance chimique irritante – ndr).

Les cuves d’aluminium dégagent plus ou moins de fluor. A la longue, de fortes concentrations de fluor peuvent provoquer chez l’homme une maladie des os. Nous connaissons déjà les effets du fluor sur les animaux et les végétaux […]. En effet, dès 1902 le service des Eaux et des Forêts constatait la mort des pins sylvestres à Saint-Jean-de-Maurienne et l’imputait au fluor (en 1977, on compte 10 000 jactes de forêts touchés par le Fluor, l’ONF déclarant que le travail se réduit à « à gérer des bois dépérissant et à comptabiliser des produits de plus en plus mal vendus » – rapport Comité anti-Pollution de Maurienne).

En 1976 est créé le « Comité anti-pollution – Vivre en Maurienne » de Sant-Jean-de-Maurienne, dans la continuité du « Comité de lutte contre la pollution » (C.L.P) fondé en 1971 par des lycéens de Saint-Michel de Maurienne. A la fin de l’année 1977, il avait tenu une quinzaine de réunions publiques et diffuser plus de 30 000 tracts. En 1978 un rapport approfondi sur la pollution de cette région savoyarde et des luttes qui y font face. Voici un  extrait de ce rapport, qui forme un écho certain avec l’actuelle lutte contre la pollution de l’air dans la vallée de l’Arve :

Les habitants de la cité P.L.M.du quartier des Plans à St Jean, le 24 mai 1926, écrivaient aux autorités compétentes :
«… nous précisons qu’une indemnité de quelques francs 
pour nous dédommager des dégâts aux jardins ne saurait nous satisfaire ; 
nous ne saurions, en effet, négliger la santé de nos familles. »
L’inspecteur départemental des établissements classés renvoie, 
le 3 août, la pétition aux signataire en leur demandant de préciser
« les faits relatifs à la santé des populations et aux cultures ».
Si les pouvoirs publics ne tiennent pas compte des plaintes des particuliers, 
ils se sont toujours beaucoup intéressés à la bonne santé 
économique des pollueurs- ndr).

Mais Péchiney ne se connaissait pas d’ « ennemi de l’intérieur ». Il en découvrit un à la fin des années 1950 : un certain Mazel, vétérinaire chez Péchiney-Ugine-Kuhlmann (PUK), publiait une thèse sur les fluoroses industrielles.[…] Mal en pris à ce pauvre Mazel. Péchiney le licencia. Mazel mourut miné par cette histoire.

Et pourtant, en 1972, le directeur de l’usine Péchiney à Saint-Jean-de-Maurienne confiait sans rire à un journaliste qui transcrivit sans sourciller : « Nous n’avons eu connaissance du phénomène de la pollution au fluor qu’entre 1965 et 1967 ». Mazel accusait le fluor de causer des ravages non seulement chez les vaches, les moutons et même les abeilles, mais aussi chez les cubistes d’Aluminium-Péchiney.

Des vaches et des hommes.

[…] Les ravages du fluor sur l’homme seraient moins graves que sur les animaux.

Explication probable : les vaches s’alimentent d’herbe imprégnée de fluor, alors que l’ouvrier en respire plus qu’il ne mange.

La mort prématurée des sapins à cause du fluor.

Certes le fluor n’est jamais seul dans l’atmosphère autour des cuves mais à lui seul il est déjà très irritant pour les voies respiratoires. L’enquête du CLISACT (Comité de liaison pour la sécurité et l’amélioration des conditions de travail) fait état de troubles respiratoires chez 80 % des ouvriers examinés. Le Dr Coulon, lui, n’évoque, devant nous, que « des cas peu nombreux de manifestations bronchiques simulant parfois l’asthme et dues à des intolérances individuelles à l’atmosphère régnant autour des cuves » (!).

Pourtant des ouvriers de Saint-Jean-de-Maurienne sont incapables d’escalader une montagne, après quelques années chez Péchiney, raconte Maël Mandray, de la fédération chimie de la CFDT, qui a lui-même travaillé aux cuves de Saint-Jean.

Nuance pourtant : le Pr Meunier et le Dr Briançon, de Lyon, sont formels : l’asthme et les bronchites ne peuvent pas être attribués au fluor seul. En revanche, on peut attribuer au fluor « la diminution de la capacité respiratoire, par ankylose costo-vertébrale ».

Conclusion 

Voilà comment une modeste enquête sur des « maladies-professionnelles-qui-n’en-sont-pas » nous a conduites à soulever un coin de voile sur les grandioses desseins commerciaux d’une multinationale française. 

A vrai dire cette enquête ne nous a pas menées bien loin; le BP et le fluor ont été reconnus coupables de certains méfaits, mais d’autres facteurs  – dureté de l’effort physique, chaleurs, polluants divers – s’en mêlent pour raccourcir considérablement l’espérance de vie des travailleurs d’Aluminium-Péchiney.

Pour dissiper le flou artistique où baigne toute cette pathologie, il faut d’autres moyens que les nôtres. L’INRS les a. Or, sous la pression, semble-t-il, des syndicats, Péchiney a dû accepter que cet organisme étude sur place l’ensemble des conditions de travail et de santé des ouvriers.

Le cas est tellement rare, en France, qu’il fallait le souligner.

1978-1979

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