Sur les contradictions des Gilets Jaunes


Ecologie, Vie quotidienne / jeudi, novembre 22nd, 2018

Cela fait maintenant cinq jours que le mouvement dit des « Gilets Jaunes » se maintient, mais la confusion à la base reste identique. Toute personne qui n’est pas naïve sait bien qu’un tel mouvement ne peut pas se dire longtemps « apolitique » tant un mot d’ordre comme « Macron démission » est politique.

Mais on ne sait toujours pas clairement, dans quelle direction le mouvement va s’orienter à long terme, si seulement il se stabilise dans le temps. Cela est dû au fait que des intérêts de classe opposés règnent dans la même mobilisation et marque de leurs empreintes le mouvement. Alors comment cela tient-il ?

Le rôle de la petite-bourgeoisie…

Une entreprise de BTP en soutien aux Gilets Jaunes.

Cela ne tient pas à beaucoup de choses avec un équilibre précaire qui peut faire évoluer rapidement la situation.

Quel est cet équilibre précaire ? Il repose sur une mobilisation de trois secteurs de la population.

On retrouve ainsi :

  • Une partie du salariat populaire (ouvriers/employés), dont le besoin est un grand changement émancipateur, en rapport avec le sort de la planète.
  • Des soutiens intéressés de bourgeois (propriétaires de grands moyens de production et d’échange), dont l’intérêt est de garder le calme, que les profits ne soient pas perturbés.
  • Des couches intermédiaires, celles qu’on nomme « petite-bourgeoisie » (car ni propriétaires de grands moyens de production, ni salariés sans propriétés). Qui oscille entre la dignité de la vie et la fuite en avant dans le capitalisme.

Comment de tels intérêts sociaux opposés peuvent-ils cohabiter ? Cette cohabitation de classe repose sur la direction qu’opère la petite-bourgeoisie dans ce mouvement, de sa capacité à effectuer le lien idéologique et culturel entre ces fractions sociales.

Elle a un rôle idéal pour unifier puisqu’elle tient les petits commerces du coin et subit des difficultés économiques. Elle est donc ancrée dans la vie économique locale et est proche du quotidien de la population. Ces couches indépendantes non-salariées sont, localement, en grande partie des petits indépendants évoluant autour du BTP.

…comme soupape d’une critique explosive et populaire

Dans le fond du mouvement des gilets jaunes, il y a une critique explosive de la voiture et de la vie en zone périurbaine qui sommeille. Il y une révolte qui dort mais ne parvient pas à s’exprimer de manière autonome des institutions.

Cette tendance, portée plutôt par une fraction populaire du mouvement, cherche à développer des blocages de lieux à la fois stratégiques et symboliques de l’aliénation quotidienne.

C’est le cas des blocages de raffinerie, comme à Vovray vers Annecy, qui mettraient les voitures et le transit commercial à l’arrêt.  On peut voir aussi, à certains endroits, des opérations « péage gratuit ». Il y a également des projets de perturbation des opérations promotionnelles du Black Friday (vendredi 23), des volontés de blocage de supermarchés, des lieux symboliques d’un mode de vie consumériste et destructeur dans nos métropoles.

On voit à travers ces formes d’organisation qu’il y a le potentiel pour une critique supérieure aux simples « taxes » avec en arrière plan la question du mode de vie, ce qui va à l’encontre de la stabilité du mouvement métropolitain actuel, tenu par la confusion d’intérêts divergeants.

Une partie de la bourgeoisie en arrière-plan

Stock alimentaire au viaduc de Passy.

Mais l’expression populaire contre le mode de vie dégradé et dégradant ne trouve pas sa voie car elle est étouffée par la couche sociale qui dirige le mouvement, à savoir la petite-bourgeoisie économique.

Un indépendant n’a pas le même rapport à la vie qu’un salarié. Il est à la fois opprimé par des grands groupes mais, en tant que propriétaire de son moyen de production, il craint d’être « déclassé », de « retomber » dans le salariat. Cette position sociale fait qu’il développe une vision idéologique spécifique, bien résumée dans le poujadisme.

Cette couche intermédiaire qui, pour l’instant, « dirige » idéologiquement le mouvement est par nature instable car elle est prise entre les deux feux des monopoles capitalistes et du salariat. C’est cette instabilité sociale qui explique, en grande partie, l’instabilité et la confusion politique et organisationnelle des Gilets Jaunes.

Comme elle est une couche oscillante, intermédiaire, incapable d’un positionnement ferme, il y a en arrière-plan une partie de la bourgeoisie qui cherche à intervenir. Elle regarde avec un œil complaisant cette mobilisation qui, pour le moment, n’appelle d’aucune manière à la grève, pourtant le seul moyen pour « bloquer l’économie » et libérer du temps pour l’organisation.

C’est ainsi qu’on peut comprendre le geste de ravitaillement par  l’enseigne de grande distribution, Super U, à Passy, pour les « Gilets Jaunes » du viaduc des Egratz. Ou encore les blocages se réduire pour que « l’économie puisse tourner », ou ne critiquer que l’État sans jamais parler du rôle néfaste des grandes entreprises.

Un équilibre des forces à bien apprécier.

Les Gilets Jaunes sont à un tournant. Si le mouvement ne s’essouffle pas, avec cette dynamique interne contradictoire, l’équilibre ne peut se maintenir. Cette évolution est simple. Soit la fraction populaire qui veut changer le mode de vie reprend la main en s’émancipant de la fraction patronale, ou bien le mouvement s’enfonce toujours plus dans l’extrême droite pour maintenir, grâce à la démagogie nationaliste, la balance précaire des forces.

Le Tunnel du Mont-Blanc, point névralgique de la contestation des Gilets Jaunes.

Réduire les Gilets Jaunes au dilemme entre « fachos » ou « colère populaire » serait donc erroné. La Gauche locale a une grande responsabilité du fait que le blocage du Viaduc des Egratz s’avère être un des principaux points stratégiques pour l’ensemble du mouvement national.

A ce stade, les progressistes ne peuvent que rester simple observateurs extérieurs au mouvement, mais ils doivent analyser le plus finement sa dynamique qui peut se transformer selon l’évolution des configurations politiques.

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