La grève ouvrière à Cluses en 1904 : l’affirmation d’une lutte de classe.


Histoire populaire / vendredi, mai 10th, 2019

Au début du XXe siècle, grâce à une condition de vie partagée, les ouvriers deviennent un acteur politique. C’est le fameux passage de la « classe en soi » à la « classe pour soi » analysé par Karl Marx. Il y a 115 ans, un long conflit ouvrier à Cluses illustrait ce processus social et politique.

Un atelier de l’usine Crettiez.

Le 10 mai 1904 à 7h30, lors de l’embauche à l’usine Crettiez, sept ouvriers sont renvoyés. Ces ouvriers sont licenciés car, jeunes journaliers,  ils avaient eu l’affront de montrer publiquement leur soutien au syndicat et aux ouvriers « politisés ».

En effet, la colère du patron Claude Crettiez était forte depuis que certains d’ouvriers syndiqués de sa fabrique avaient « osé » se présenter aux élections municipales, la semaine précédente, sur une liste républicaine opposée à celle soutenue par l’un de ses fils.

La loge de Cluses diffuse depuis le XVIIIe siècle des idéaux rationalistes.

Pour les ouvriers syndiqués de Cluses, l’élection de Camille Caux, ouvrier dirigeant du syndicat de Scionzier, au conseil municipal avait fait tâche d’huile : on pouvait donc s’organiser et améliorer ses conditions d’existence !

Ainsi les ouvriers syndiqués de Cluses s’étaient-ils engagés sur la liste républicaine dirigée par Mr Michaud et Mr Rannaz, des bourgeois républicains-progressistes, proches de la loge franc-maçonne de Cluses.

Mais cela n’était pas sans attiser l’animosité des patrons les plus réactionnaires alliés à la droite conservatrice qui promettaient d’en finir avec le syndicat. Face à ces menaces, une cinquantaine de personnes avaient manifesté devant les maisons des patrons Crettiez et Bretton entre les deux tours de l’élection.

L’usine Crettiez

Par conséquent, en cette matinée du 10 mai 1904, le licenciement des ouvriers de Crettiez va être le détonateur de cette situation imminement explosive. Avant même la fin de la matinée, la grève est déclenchée. Un comité de grève est fondé au café à proximité de l’usine, sur la place de la mairie.

Dans la soirée, ce sont 170 ouvrières et ouvriers qui manifestent dans le bourg, drapeau rouge en tête et au chant de l’Internationale. Arrivés à proximité du domicile Crettiez, de l’eau chaude est jetée sur les manifestants alors même qu’un service d’ordre dans la manifestation dénonce les lanceurs de pierres.

Pour les notables réactionnaires, le syndicat est la bête noire à abattre. Il serait l’instrument de la franc-maçonnerie, et la grève un moyen de destabilisation politique du nouveau conseil municipal.

En haut, le conseil municipal, en bas, les ouvriers de Crettiez.

La paranoïa s’accentue lorsque le syndicat se réunit dans une salle prêtée par Mr Michaud. Soutien de la famille Crettiez, Marie Pignard, auteure en 1910 du mémoire « La grève de Cluses en 1904 par un clusien », illustre cette vision :

C’est l’influence des meneurs qui fit le plus grand mal. La mauvaise graine germa fort et ferme. Les idées de justice et d’humanité, de modération et de crainte de Dieu parurent bien vite étouffées chez ces ouvrières et ouvriers à bons principes, d’ailleurs pas méchants, assez dociles pour le bien ; mais pour le mal et les utopies criminelles aussi, quand l’entraînement, la fascination de la parole et de l’exemple étaient de la partie […] comme firent ici l’envie, l’impiété maçonnique et libre penseuse, les espoirs chimériques et les promesses canailles

Éditée en 1913, la brochure « La Franc-maçonnerie en Haute-Savoie » affirmait aussi : « la Franc-maçonnerie est essentiellement juive ; puis impie, antisociale, athée et finalement, dès qu’elle le désire et annonce pour l’homme le néant, l’avenir de la bête, elle est bestiale ». On trouve là les fondements idéologiques du fascisme, formulés par des intellectuels comme Charles Maurras au moment de l’affaire Dreyfus.

Le mouvement « jaune » de Pierre Biétry

C’est sous le poids des luttes de la classe ouvrière que la pensée fasciste va se renforcer en affirmant que les manifestations ouvrières sont des manipulations des juifs et des francs-maçons.

A ce titre, est-il étonnant que Claude Crettiez trouve sa source d’inspiration dans Le Jaune, journal anti-socialiste et antisémite du Parti Socialiste National, créé en 1902 par Pierre Biétry ?

Pour des réactionnaires comme Claude Crettiez, il est clair que le droit de propriété privée s’exerçe de manière autoritaire sans considérations pour la vie ouvrière. Que des ouvriers puissent s’organiser et se révolter paraissait chose bien farfelue pour cette frange arriérée de la bourgeoisie.

Pourtant les leaders du syndicat lui-même ne prirent jamais part aux manifestations. En effet, le syndicat fut surtout utilisé comme caisse de grève et, à chaque fois où il se montrait inefficace, il était dépassé par l’auto-organisation des ouvriers et de la population.

Entre le 10 mai et le 19 mai, plusieurs manifestations se déroulent dans la petite ville, parfois trois fois par jours – une le matin, une en début d’après-midi et une le soir après le débauchage des ouvriers. Avec souvent des femmes à leurs têtes, les cortèges du soir peuvent atteindre jusqu’à six-cent manifestants, avec la casse les carreaux de l’usine Crettiez .

Alors qu’une première négociation échoue le 14 mai, préfets et sous-préfets viennent à Cluses entre le 17 et le 18 mai pour tenter d’aboutir à un compromis entre Claude Crettiez, le juge de paix et le syndicat. Le syndicat réclame alors la reprise des ouvriers licenciés et l’emploi exclusif d’ouvriers syndiqués.

Claude Crettiez

Ce n’est pas sans compter sur le tempérament autoritaire de Claude Crettiez, ancien paysan-horloger d’Arâches devenu le propriétaire de l’une des plus grosses fabriques du coin (61 ouvriers, dont 17 femmes).

Malgré les reculs du syndicat, Claude Crettiez refuse toute négociation et se montre résolu à se faire rembourser par les ouvriers les quelques vitres cassées (malgré les propositions d’autres patrons à les payer afin d’arrêter une grève qui paralyse toute l’activité).

Dans le bassin horloger, la famille Crettiez était devenue l’incarnation d’une nouvelle bourgeoisie méprisante, ayant oubliée ses origines populaires.

Le 18 mai, aux alentours de 20h, Claude Crettiez paie les conséquences de son comportement anti-démocratique et anti-populaire : des manifestants l’insultent, jettent des pierres sur son domicile et brisent des vitrines de l’usine. La contestation ne s’arrête que vers 22h30, alors que dans la nuit le jardin de son contre-maître est saccagé.

La répression d’Etat intervient. La mairie, conservatrice et alliée à la famille Crettiez, appelle l’armée pour contenir la contestation  sociale. Arrivés à cheval dans la matinée du 19 mai, les trois-cent soldats doivent appliquer  l’arrêté municipal d’interdiction de toute manifestation pendant un mois.

L’arrêté municipal du 19 mai 1904

L’autonomie ouvrière prend alors le relais.

Dans la soirée du 19 mai, des petits groupes se rassemblent dans des lieux établis en secret. Cinquante ouvriers venus de Marignier sont arrêtés à la gare et les deux ponts qui relient Scionzier et Cluses sont barrés. Cela n’empêche pas la démonstration de force de la classe ouvrière avec cinq-cent manifestants qui s’opposent à l’armée jusqu’à 22h et incitent les soldats à mettre crosse en l’air.

Lisez la biographie de Paul Rey par Le Maitron.

Toutefois, un cordonnier de 40 ans qui a frappé le commissaire est arrêté, de même que Paul Rey ; un nouvel horloger qui, condamné à un mois de prison, deviendra l’un des principaux dirigeants du syndicat de Scionzier.

Il n’y a plus de manifestations jusqu’au 11 juillet mais les deux drapeaux rouges qui flottent au sommet de la montagne du Chevran et du tunnel ferroviaire à la sortie de la ville rappellent que le conflit est loin d’être terminé.

Pourtant isolés des autres industriels, Claude Crettiez, soutenu par la mairie, reste intransigeant dans les négociations malgré le recul du syndicat (celui-ci ne demande plus la ré-embauche de tous les ouvriers licenciés).

On organise alors des repas populaires afin de récolter l’aide, en argent ou en nature, pour soutenir les ouvriers grévistes, et le 24 juin, Mr Braud anime une conférence syndicaliste-révolutionnaire devant plus de cinq-cent auditeurs. Le soutien aux grévistes devient populaire.

Dans ce climat de répression par l’État et d’entêtement d’un industriel qui incarne la nouvelle figure patronale, les masses laborieuses s’organisent et défendent leur dignité.

Début juillet, la troupe doit se retirer car la mairie n’a plus les moyens de l’entretenir.

La lutte s’est pourtant aiguisée : dans la nuit du 2 au 3 juillet, quelques ouvriers jettent des cailloux sur le domicile Crettier. Marcel, un des fils de Claude Crettiez, tire trois coups de revoler, puis poursuit les manifestants dans la ville. La famille Crettiez et ses soutiens s’orientent vers la répression violente : des fusils sont commandés à Saint-Étienne et huit familles bourgeoises s’arment.

Le 11 juillet, la grève générale est déclarée et l’armée est remobilisée dès le 13 alors que Claude Crettiez demande toujours le remboursement par les ouvriers des carreaux cassés. Le soir du dimanche 17, un cortège jette des cailloux et du sable sur les gendarmes qui bloquent la grande rue. Dix-sept personnes sont arrêtées.

Mais comme le dit le journal l’Allobroge du 23 juillet 1904, « la justice populaire est toujours terrible ».

Cette justice va se réaliser le lundi 18 juillet. A cinq heures du matin, une réunion syndicale entraine un premier cortège de trois-cent personnes en ville, pendant que d’autres partent à Scionzier pour appeler à un rassemblement à 15h30.

A 16h, rejoins par deux-cent manifestants de Scionzier, des ouvriers sortent de la cours de Mr Michaud, le candidat « social-républicain », drapeau rouge à la main et crient « à bas les Crettiez, il nous faut du pain ! », « lâches fainéants, à bas les Crettiez ! ».

Une première pierre est jetée sur le mur de l’usine alors qu’apparaît à la fenêtre Michel Crettiez, armé d’un fusil. Sans sommations, les frères Crettiez ouvrent le feu, y compris sur des manifestants en fuite vers la mairie. Il y a trois morts et trente neuf blessés.

La colère populaire est immense : des jets de pierres assiègent l’usine jusqu’à 18h30. Le rassemblement enfle toujours plus et atteint bientôt mille personnes. Les fils Crettiez, protégés par la troupe se réfugient dans la cave de leur domicile. A 18h15, quelques ouvriers parviennent à enfoncer la porte de l’usine et une cinquantaine de manifestants pénètrent à l’intérieur.

L’usine après l’incendie.

Menacés, les soldats reculent et laissent la voie libre. Les manifestants cassent tous les symboles de richesse : tables en pierres, boiseries, pomme de l’escalier. Des jeunes journaliers cassent les machines à coup de masse et les meubles sont jetés par la fenêtre puis brûlés. A 18h30, on met le feu à toute l’usine avec l’aide de matières inflammables et, sous le poids de la pression populaire,  les pompiers n’interviennent pas.

Un atelier de chez Crettiez, après l’incendie.

Une colère qui reste ancrée jusqu’au procès à l’automne 1904.

L’armée est revenue dans la ville de peur d’émeutes pendant l’arrestation des ouvriers poursuivis pour « pillage ». Le 3 octobre 1904 Claude Crettiez revient à Cluses : il est accueilli par sept-cent manifestants qui harcèlent de projectiles l’armée le protégeant.

Les six ouvriers inculpés lors du procès.

Le 28 novembre 1904, le procès rend son verdict : les fils Crettiez sont condamnés et les ouvriers sont acquittés. Mais ce sont encore cinq-cent manifestants qui s’opposent le 11 juin 1905 au retour d’Henri Crettiez, un des fils condamnés à un an de prison.

La défense de la dignité populaire, c’est là tout le sens de la journée du 18 juillet 1904 qui vient clôturer un épisode marquant des luttes de la classe ouvrière de l’époque.

5 réponses à « La grève ouvrière à Cluses en 1904 : l’affirmation d’une lutte de classe. »

  1. Article et documents très intéressants. Serait-il possible d’avoir une photo ou deux du monument funéraire érigé à la mémoire des 3 ouvriers grévistes assassinés en 1904 ?

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