La signification historique de la grève de 1904.


Histoire populaire / mardi, mai 14th, 2019

Les événements sont maintenant connus et posés : entre le 10 mai et le 18 juillet 1904, Cluses est le théâtre d’un des plus importants conflits de ce début du XXe siècle. Mais, alors, comment évaluer ce grand conflit ouvrier de la vallée de l’Arve ?

Depuis 1880, les ouvriers sont un acteur politique, avec de plus en plus de grèves qui sont de plus en plus longues (7 jours en 1875 contre 21 jours en moyenne en 1902) et des partis socialistes qui tentaient de représenter leurs intérêts.

L’industrialisation s’accélère et bouscule un pays resté en grande partie rural : pour la bourgeoisie, il y a comme un ambiance « fin du monde » alors qu’apparaît dans la classe ouvrière le mythe d’une grève générale faisant tomber « le capitalisme comme un fruit mûr ».

Dans ce contexte, il ne fait aucun doutes que la grève de 1904 fut un moment particulier dans les luttes des classes modernes.

Il en fut d’autant plus un marqueur que les revendications portaient essentiellement sur la défense du droit à l’organisation sociale et politique permettant la structuration d’un mouvement démocratique et populaire autour du noyau stable des ouvriers-horlogers.

En général, le conflit de 1904 traduit la politisation ouvrière à travers la recherche d’une organisation, d’une idéologie et d’un adversaire bien délimité, les « patrons réactionnaires ».

C’est là la signification historique des symboles arborés à chaque cortège : pas de Marseillaise, ni de Drapeaux tricolores, mais le Drapeau rouge et l’Internationale.

A travers ses symboles tout autant qu’à travers sa quête de dignité, la grève de 1904 signifie la volonté de la classe ouvrière locale de gagner son autonomie culturelle et politique. C’est ce que comprirent les socialistes réformistes de l’époque par la voix de la Fédération autonome des travailleurs de Savoie :

« Sachons tirer de ces événements les leçons qui en découlent et organisons-nous politiquement et économiquement en parti de classe afin d’éviter tout retour de semblables actes de sauvageries et pour hâter l’avènement de la République sociale et universelle »

Mais justement dans cette analyse il y a à a la fois la quête de l’autonomie politique et idéologique et à la fois son sabordage. Et il faut admettre que l’autonomie ne fut jamais atteinte.

En effet, à la fois à cause de la nature même des ouvriers-horlogers et à la fois à cause de la proposition stratégique de l’époque, les ouvriers-horlogers ne parviendront pas à pleinement élever leur conscience de classe.

Cela se vérifie avec la déliquescence du syndicat après 1909 (20 adhérents en 1913 !) puis à l’absence, comme ailleurs en France, d’une opposition organisée à la Première Guerre mondiale.

Comment après un tel conflit de classe, marqué par des accrochages avec des gendarmes et des soldats protecteurs des réactionnaires, la mobilisation dans la Première guerre mondiale a t-elle été possible ?

Emile Chautemps
Emile Chautemps, notable de centre-gauche qui domina la vallée de l’Arve.

Ce que l’on peut dire aisément, c’est que la société pluriactive, et surtout le statut d’ouvrier-paysan conditionné par la propriété privée, a participé de la paix sociale et de la domination politique des notables républicains comme Emile Chautemps (1897-1905) puis Emile Favre (1905-1919).

En effet, en septembre 1904, une grande conférence de Pierre Renaudel du Parti Socialiste Français (tendance Jean Jaurès) et d’Alphonse Merrheim (syndicalisme-révolutionnaire) réunit plus de 300 personnes.

Pourtant, aux élections législatives de 1906, la première candidature socialiste portée par Emile Argence (Parti Socialiste Français) n’obtient que 318 voix sur plus de 19 000 électeurs inscrits, malgré une poussée dans les communes ouvières (Cluses, Scionzier…). C’est Emile Favre, député de la gauche républicaine, qui l’emporte avec plus de 9 000 voix.

Mais, n’était-ce pas déjà François Michaud, un bourgeois notable républicain, qui fournit la première salle de réunion aux ouvriers syndiqués en 1904 ? N’était-ce pas sur une liste républicaine dirigée par deux notables que les ouvriers de l’usine Crettiez s’étaient investis, avant leur licenciement ?

Cette dépendance du socialisme à la République bourgeoise se vérifia lors des funérailles du 20 juillet avec la présence du préfet valorisant l’identité « citoyenne » au détriment de l’identité ouvrière.

Les funérailles des ouvriers assassinés le 18 juillet 1904.

Ni le populisme anti-politique du syndicalisme-révolutionnaire, ni le socialisme républicain défendu par les pères fondateurs du socialisme savoyard ne prétendaient renverser l’hégémonie culturelle des notables radicaux-socialistes sur la classe ouvrière.

La conscience de classe se limita ainsi à une brève opposition aux « patrons affameurs » avec un soutien en faveur du Parti radical-socialiste comme pour mieux répondre aux besoins de réformes sociales et spirituelles (anti-cléricalisme) dans le respect de la propriété privée et du cadre bourgeois républicain.

C’est ce que les anarchistes de Genève avaient déjà aperçus, bien que dans une affirmation trop brute, méprisant les étapes démocratiques. A l’inverse, les socialistes réformistes vacillaient autour de la mise en avant unilatérale de la « République sociale ».

>> Voir aussi : Deux documents socialistes à propos du conflit de 1904 à Cluses

Mais il y avait là un parfait reflet de la condition des ouvriers-paysans, tiraillés entre l’individualisme de la communauté agricole et le socialisme de la lutte des classes.

Monument à Cluses en hommage aux ouvriers assassinés (2019)

Engagés instinctivement vers l’autonomie politique, les ouvriers-horlogers portaient une tâche qui, bien trop lourde pour eux, devait se diluer dans la Première guerre mondiale.

Les tendances socialistes de l’époque laissèrent des pans entiers de l’idéologie être dirigés par les bourgeois républicains, préparant indirectement le terrain à la boucherie de la Première Guerre mondiale.

1904, c’est la tentative avortée d’organiser la classe ouvrière autour d’une vision du monde autonome de la classe dominante.

Si elle ne pouvait qu’échouer de part les conditions sociales, politiques et historiques de l’époque, cette date n’en reste pas moins fondamentale dans les luttes de la classe ouvrière en  France.


6 réponses à « La signification historique de la grève de 1904. »

  1. […] Mais actuellement, c’est le libéralisme qui a la mainmise et cela a pour résultat l’éclatement des individus dans la consommation. L’espace pour la Gauche y est donc très restreint : à Cluses elle sera même absente du prochain scrutin municipal. Cela est une première après cinquante ans de présence dans une ville portant l’héritage d’une grande lutte sociale. […]

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