Le rôle des producteurs de Reblochon dans l’abattage de bouquetins du Bargy


Ecologie / mardi, mai 7th, 2019

Hier, l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) a révélé qu’un million d’espèces étaient en voie de disparition dans les prochaines années. Aussi n’y a t-il déjà plus que 4% de mammifères qui vivent à l’état sauvage.

Dans la vallée de l’Arve, la logique de destruction de la vie sauvage se poursuit. En effet, après un an de répit pour les bouquetins du Bargy la préfecture vient de valider l’abattage d’une vingtaine d’individus d’ici à début juillet.

Il y a presque un an, nous avions consacré deux articles aux « prélèvements » du Bargy. L’un étudiait la question et l’autre parlait de la mobilisation de terrain. Il est aussi important de se rapporter aux synthèses de la FRAPNA-FNE et de l’ASPAS.

Qu’est-ce qui doit retenir notre attention dans ce nouvel arrêté d’abattage ?

 

« ARRÊTÉ n°DDT-2019-autorisant sur le massif du Bargy la capture, l’euthanasie de bouquetins séropositifs en vue de la constitution d’un noyau sain et en vue de sa surveillance, et ordonnant le prélèvement de bouquetins présents sur les secteurs « Grand Bargy », « Petit Bargy » et « Jallouvre-Peyre », pour maîtriser l’enzootie de brucellose au sein de cette population et de ce fait la préserver, dans l’intérêt de la santé publique, ainsi que pour prévenir les dommages à l’élevage et aux filières agricoles de montagne. » 

Il y a donc deux objectifs cités : la santé publique et la protection de la filière agricole. Nous pouvons d’emblée évacuer la question sanitaire puisque des experts mandatés par des organisations environnementales se sont largement prononcés contre les tirs. Ils disaient notamment que cela était inutile et pouvait même étendre le virus, du fait de la dispersion des animaux malades.

Il existe d’ailleurs un grand nombre d’arguments montrant que le tir n’est pas la solution à l’épidémie de brucellose. Surtout lorsque ceux-ci se passent de tests préalables et sacrifient un grand nombre d’animaux sains.

Si ces campagnes d’abattage reviennent sans cesse c’est bien qu’il y a une pression quelque part. Cette pression, elle vient des éleveurs, notamment ceux de la filière Reblochon, qui se sentent menacés par la brucellose.

Fête du Reblochon à la Clusaz

La menace en question est minime puisqu’il n’y a pas eu de victime humaine depuis 2012. La chance de transmission est quasi nulle si l’on observe quelques règles de séparation des vaches et des bouquetins. Le foyer de zootie (épidémie) tend même à se résorber, sans que rien ne soit fait.

Mais, la filière Reblochon tire un grand bénéfice du respect de normes strictes – prestige de l’AOP (Appellation d’Origine Contrôlée) – même si ces mêmes normes sont également une grande faiblesse du fait que de la vulnérabilité de la recette aux bactéries impropres à la consommation.

Il faut d’ailleurs dire que si le fromage était d’avantage cuit, la bactérie serait tuées, mais alors ce ne serait plus vraiment du Reblochon (lait cru). 

Alors, derrière l’image traditionnelle protégée, que représente le Reblochon ?

L’AOP Reblochon s’étend sur toutes les montagnes de Haute-Savoie et sur le Val d’Arly en Savoie. Sur ce territoire c’est 48 000 vaches devant pâturer au moins 150 jours par an.

Carte délimitant l’AOP Reblochon.

Une vache pour Reblochon doit donc manger 9 tonnes d’herbe de montagne en un an, autant dire que c’est une grande portion de montagne qui est privatisée pour l’AOP Reblochon (environ 72 000 hectares). Pour se donner une idée, c’est environ 100 840 terrain de football.

On voit que ces animaux exploités par les éléveurs prennent toujours plus de place sur la vie sauvage.

Par conséquent, cette industrie locale a énormément de poids dans la vie haut-savoyarde, y compris institutionnelle.

Ce n’est pas un hasard si la directrice du syndicat du Reblochon, Marie-Louise Donzel, était assise à la table des délibérations sur le sort des bouquetins, aux cotés de l’ONCFS, dominée par les chasseurs, et quelques environnementalistes, tout de même.

Marie-Louise Donzel-Gonet (au centre) faite Chevalier de la légion d’honneur en juillet 2008.

Le personnage de Madame Donzel illustre bien cette ruralité façonnée par des grands propriétaires terriens. Ces notables locaux siègent dans les conseils municipaux, les Chambres, les Comités… Ils sont en somme un rouage du pouvoir local !

Comment espérer des décisions démocratiques quand ce sont justement ces notables, chasseurs et éleveurs qui se font les chantres de l’écologie ? Mais c’est là le drame actuel de l’écologie dans les campagnes françaises, qui repose sur des métiers n’ayant qu’un regard intéressé sur la vie.

Nature de la pression des éleveurs

Dominique Gauthier, vétérinaire et spécialiste de la faune sauvage, témoigne de cette pression dans une conférence sur le sujet de la brucellose, des bouquetins et des abattages :

En l’absence de données sur cette population, tout le monde y va de sa spéculation. Il y a une inquiétude légitime de la profession agricole et du coup une énorme pression d’intervention sur ce phénomène. […]

Une énorme pression du monde de l’élevage qui estimait qu’il avait une épée de Damoclès au dessus de la tête et devant abattre les troupeaux, estimait  qu’il fallait que les bouquetins subissent le même sort. Donc cette pression, relayée par les politiques, a conduit le préfet de Haute-Savoie a faire une demande d’abattage de toute la population de Bargy.

On a là clairement les bases d’une décision qui s’affranchit de l’étude rationnelle et ne prend pas en compte réellement la vie sauvage. Il est plus aisé pour les pouvoirs publics d’abattre les animaux malades plutôt que de mettre en place des moyens scientifiques et techniques pour chercher à éviter la transmission et pourquoi pas les vacciner…

C’est dramatique alors que la vie sauvage est maintenant quelque chose de rare, avec seulement 4% de mammifères qui sont sauvages, le reste n’étant qu’un énorme cheptel exploite ou géré par l’humanité.

D’ailleurs, les avancées scientifiques en matière de connaissance des bouquetins, proviennent essentiellement de la pression effectuée par la mobilisation écologiste. Ces études sont d’ailleurs arrivées à l’une des conclusions fondamentales que le « prélevement indiscriminé » est contre productif et irrationel.

La volonté démocratique est encore une fois niée par des intérêts privés qui défendent leurs grandes exploitations agricoles au détriment de la protection pourtant déterminante de la biodiversité animale.

 

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