Réflexion sur la restauration de Notre-Dame à travers Notre-Dame-De-Toute-Grâce


Histoire populaire / vendredi, juin 14th, 2019

Ce week-end, cela fera deux mois que la cathédrale de Notre-Dame-De-Paris s’est enflammée, endommageant profondément la charpente.

Reconstruction à l’identitque ou modernisation ? Voilà un débat qui peut être éclairé avec la mise en perspective de la création de l’église de Notre-Dame-De-Toute-Grâce, au Plateau d’Assy.

Façade : fresque en mosaïques par Fernand Léger

Notre-Dame-De-Toute-Grâce est une église achevée au XXe siècle au Plateau d’Assy, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les malades de la tuberculose affluaient pour se faire soigner aux sanatoriums, il fallait donc un lieu de recueillement pour eux et pour le personnel soignant.

Depuis 2004, l’église est classée au patrimoine historique, malgré une architecture moderne ayant outré une partie conservatrice du clergé.

Voici ce que déclara Pierre Couturier prêtre lyonnais conseiller de l’architecte Maurice Novarina, dans son discours lors de la consécration de Notre-Dame-De-Toute-Grâce en 1950 :

« C’est cela qui a frappé les gens, en tout pays ; c’est cette idée très simple que pour garder en vie l’art, il faut, à chaque génération, faire appel aux maîtres de l’art vivant. Aujourd’hui comme autrefois, et pour l’art religieux comme pour l’art profane, car l’art ne vit que de ses maîtres – et de ses maîtres vivant. Non des maîtres morts, si précieux que soient les héritages. Rien ne naît – ou ne renaît – que de la vie. »

Vitrail : L’archange Raphaël par Pierre Couturier

Son parcours montre une personne dont la passion pour l’art tend à transcender la foi. Pour lui « il vaut mieux s’adresser à des hommes de génie sans foi, qu’à des croyants sans talent ».

Son architecte Maurice Novarina, a choisi de s’inspirer des chalets alpins pour sa voûte boisée, qui relève d’ailleurs plus du toît de grange, que d’une voûte.

Le symbole porté par les voûtes élancées vers le ciel est dépassé (se rapprocher de Dieu) car il est admis, même parmis les croyants, qu’il n’y rien de ce genre dans le ciel.

Les œuvres qui participent à la décoration de l’église ont été réalisées par Matisse, Braque, Léger, Bonnard, Lipchitz entre autres, et sont pour la plupart des œuvres de l’ordre de l’abstraction et du cubisme.

L’art abstrait est ici un vecteur de la pensée religieuse : « l’idée » (dieu créateur) précède la matière. On ne représente donc pas la matière avec réalisme mais on cherche a représenter des idoles ou des choses abstraites comme la foi, la puissance divine etc.

Alors que ces artistes ont vécu non seulement la Seconde Guerre mondiale mais aussi la boucherie de la Grande Guerre, c’est aussi une sorte d’exutoire des traumatismes du champ de bataille.

Ainsi Fernand Léger, qui réalise la façade en mosaïque de l’église du plateau d’Assy, écrit dans Mes voyages:

« Il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui l’envoie aux quatre points cardinaux. »

La majorité des artistes sont athées et de gauche. On a là un art qui relève d’une époque particulière où l’on hésite entre rationalité et mysticisme pour dépasser la barbarie de la guerre.

Céramique « Saint-Dominique » de Matisse et poisson ciselé dans le bronze par Braque.

Ceci est un signal fort qui indique une tentative de faire un pont entre les avancées sociales de la modernité et la foi. C’est là une œuvre collective qui a voulu dépasser le conservatisme religieux tout en ne pouvant pas être réaliste.

Pour résumer, Notre-Dame-De-toute-Grâce est une Eglise qui reflète son époque.

Notre-Dame-De-Paris, c’est déjà la compilation architecturale de plusieurs siècles – du XIIe au XIXe – avec plusieurs styles et des évolutions techniques. Il n’y a donc jamais eu de reconstruction « à l’identique » bien qu’à chaque période de travaux il y avait débat.

Et aujourd’hui, où en est le débat ? Nulle part. Il y avait pourtant les prémices d’une confrontation d’idées entre d’une part une « reconstruction identique » et d’autre part un « geste architectural ».

Or, lors d’une table ronde le 28 mai, le débat s’est effacé au profit de « l’identique ». Un concours d’architecture avait pourtant été ouvert.

Des propositions lumineuses délirantes ont été faites. Mais, à l’heure de la sixième extinction de masse d’espèces, est-ce bien sérieux ? En effet, la pollution lumineuse est une des causes de la disparition de certains oiseaux et d’insectes.

Proposition de Vizum Atelier, un faisceau lumineux pour atteindre Dieu.
Proposition AJ6 studio, vitrail lumineux

Il faut rejeter cette course au rayonnement national et plutôt s’inspirer de la démarche des artistes de Notre-Dame-De-Toute-Grâce, celle d’exprimer les enjeux profonds d’une époque.

Notre époque est-elle à la réactivation de la religion ? Regardons autour de nous : les centres commerciaux, les blocs en tôle, les tours en béton.

Depuis longtemps, l’architecture n’est plus structurée par la religion, mais par le capitalisme. La marchandise comble les vides existentiels et délave l’expression artistique.

Mais alors, du coup que faut-il refléter ? Notre siècle est celui de la reconnaissance de la biosphère, de la dignité du vivant et c’est cela que l’art doit saisir.

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