La naissance de la Savoie moderne.


Histoire populaire / vendredi, juillet 12th, 2019

Au cœur des guerres européennes du XIV-XVIe siècles, la Savoie a toujours été un carrefour stratégique de l’Europe, et cela d’autant plus pendant la Renaissance lorsque l’Italie en était l’épicentre.

Avec un territoire découpé en sept départements, la Savoie sera occupée une dizaine de fois par différents pays (cinq fois par la France, une fois par l’Espagne, une fois par Berne dans le Chablais, et une fois par le Valais Suisse).

C’est dans l’ensemble de ces bouleversements et des échanges multinationaux que la population laborieuse savoyarde s’est forgée une identité

Influencés par la domination de différents pays, les travailleurs savoyards (colporteurs, ramoneurs) ont également connu une importante émigration vers Paris, les ateliers de Soie à Lyon ou en Europe de l’est.

A la fin du XVIIIe siècle, près de 10 % de la population savoyarde subvient à ses besoins par un travail en dehors du pays. C’est d’ailleurs à l’Italie et à la France que l’on doit la formation locale d’une admnistration typique des Etats modernes.

Victor-Amédée II, roi de Sicile.

En effet, à partir du milieu du XVIe siècle, la Savoie est une région dépendante du duché d’Italie, avec Turin comme capitale officielle en 1563. Toutefois, la longue occupation française (1536-1559) marque profondément le pays.

Cette imprégnation française est visible avec l’édit de Rivoli de 1561 qui fait passer les actes administratifs du latin vers le français pour toute la partie ouest des Alpes et la vallée d’Aoste.

Cet édit vient sanctionner un état de fait depuis le milieu du XVIe siècle. Si les paysans parlent au quotidien le patois, le français est une langue qui structure la vie politique puisque les registres paroissiaux (mariage, baptême, sépulture), les prêches religieuses mais aussi les « assemblées » dominicales à la sortie de la messe sont réalisés en français.

Au début du XVIIIe siècle, la Savoie devient le « royaume de Sardaigne », avec comme régent Victor-Amédée II, Roi de Sicile, puis Victor-Amédée III de Sardaigne comme successeur.

Ces rois font partie de la nouvelle vague du « despotisme éclairé » qui a émergé sous l’influence de la philosophie des Lumières.

Ces « despotes éclairés » tentent de concilier l’essor de la bourgeoisie et le maintien des traditions de la noblesse dans le sens où le Roi se veut le serviteur de l’Etat tout en gardant une légitimité divine.

Les rois Victor-Amédée participent de ce mouvement grâce à l’établissement  tout au long du XVIIIe siècle d’un État moderne avec une administration centralisée et rationnalisée.

Pour commencer, en 1696, Victor-Amedée II instaure la rédaction publique des actes notariés.

Avec une langue commune à la région, l’administration devient une tâche indépendante de la vie quotidienne, avec la naissance de fonctionnaires chargés de cette fonction spéciale.

Cela va permettre la réorganisation générale du Duché de Savoie avec la mise en place d’un Duché central, résidant au château de Chambéry et disposant des pouvoirs judiciaires et militaires.

En 1723, les « Royales Constitutions », nouveau code de lois civiles et criminelles, offre un cadre juridique et politique au Duché central.

Dans ce processus, la primauté de la langue française n’est pas contestée, et est même reconnue puisque la rédaction des « Royales Constitutions » est faite en français (avec une version en latin).

Cette naissance d’une administration centralisée se réalise avec le concours d’une bourgeoisie conquérante qui, portées par des professions tels que les avocats, les fonctionnaires, les médecins, diffuse l’idéal d’une société organisée sur la Raison et la science.

Ainsi sont multipliées les enquêtes statistiques sur les ressources humaines et économiques des communautés locales.

Ces enquêtes parviendront à calculer les revenus issus de l’émigration, s’élevant approximativement entre 600 et un million de livres chaque année, soit presque la moitié du montant de l’impôt foncier de la province.

Avec cette administration centrale qui contrôle l’application des lois et lève l’impôt, la société savoyarde s’unifie dans une entité politique et culturelle.

C’est la sortie progressive de la société féodale fondée sur une gestion patriarcale et inter-personnelle des terres.  Naît ainsi une société plus rationnelle, plus collective et moins soumise à l’éparpillement et à l’isolement individuel.

Par exemple, en 1728, l’enregistrement des terres (cadastre) rationalise l’organisation de la fiscalité et évite à la Maison de Savoie de sombrer dans le désordre de ses finances, à l’instar de ce qui se passe dans la monarchie française.

Le cadastre de Passy (1733)

Ce mouvement de modernisation est l’illustration d’une loi essentielle du développement naturel : en allant vers plus de complexités, les choses vont aussi vers une plus grande unité collective.

Mais, il ne faut pas s’imaginer que tout cela se fait de manière progressive et sans heurts.

Dans le développement historique de tout phénomène, l’unification se fait dans une lutte entre deux éléments opposés, l’un absorbant l’autre pour former un nouvel organisme, plus élaboré que l’ancien. Ici, la société féodale et seigneuriale est absorbée par une organisation sociale plus évoluée, la société bourgeoise.

Un des points centraux de ce développement va résider dans le rapport à la répartition de la principale richesse de l’époque, la terre (propriété foncière).

Deux édits spectaculaires « contre » le régime féodal vont produire les oppositions sociales et politiques annonçant la nouvelle société en cours d’éclosion. 

Tout d’abord, il y a l’édit de 1762 qui met fin à la « taillabilité personnelle », un impôt qui entravait la transmission de la propriété. Sans enfants, le « taillable » voyait sa terre revenir directement dans le domaine seigneurial.

L’affranchissement de la taillabilité favorise la promotion sociale de certaines couches paysannes, illustrée notamment dans les actes notariés par le remplacement de la lettre « y » par le « i » dans le patronyme familial.

Le second édit de 1771 est encore plus radical. C’est un affranchissement général des fiefs locaux avec la possibilité des communautés de racheter les droits seigneuriaux.

Par exemple, les corvées (journées de travail à fournir gratuitement sur le domaine du seigneur) sont rachetés par la communauté. En 1792, les deux tiers des communautés s’étaient affranchis des droits féodaux, et la moitié des sommes avaient été payées.

Ces édits favorisent clairement l’abolition des vieilles oppositions féodales, mais dans le même temps ils produisent de nouvelles contradictions sociales et politiques.

Le féodalisme.

En effet, si les paysans s’émancipent de la domination du seigneur, ils se retrouvent endettés ou forcés de vendre certaines parties de leurs terres pour racheter les droits seigneuriaux.

De l’autre côté, la noblesse développe une rancoeur tenace contre la perte de ses privlièges.

En parallèle, l’Église, ancrée dans la vie publique, se retrouve concurrencée par une administration centrale. Cette administration puise sa puissance dans une bourgeoisie aux mœurs nouveaux (libéralisme) et qui monopolise les tâches intellectuelles (avocats, médecins, négociants…).

C’est dans cette configuration sociale et culturelle qu’éclate la Révolution française de 1789. Elle va trouver une caisse de résonance dans une Savoie en cours de modernisation.

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