L’écho de la Révolution française en Savoie.


Histoire populaire / dimanche, juillet 14th, 2019

Il y a 230 ans, le 14 juillet 1789, la Révolution française commençait. Elle allait abattre les privilèges aristocratiques, détruire le système féodal et faire ainsi entrer le pays dans l’ère de la modernité libérale et bourgeoise.

Comment les évènements révolutionnaires ont-il été reçus en Savoie, alors intégrée au royaume de Piémont-Sardaigne ?

Dès la fin du XVIIIe siècle, la Savoie avait déjà un pied dans la modernité. Avec un appareil d’État opérationnel et des réformes anti-féodales offensives, la Savoie apparaît comme un point de référence pour les révolutionnaires français.

A Paris, le 27 août 1789, lors de la discussion à l’Assemblée Nationale sur les moyens d’abolition du régime féodal, l’Abbée Sieyès déclare :

« Je crois que l’affranchissement des terres en Savoie peut dans dans ses détails offrir des moyens d’exécution dont il serait possible que l’Assemblée nationale profitât »

Ramoneurs savoyards au XIXe siècle.

Les idées révolutionnaires vont se diffuser en Savoie sont grâce à l’émigration populaire.

Avec près de 30 000 paysans qui partent vers la Suisse ou la France pour devenir ramoneurs, rémouleurs, maçons ou colporteurs, les idéaux libéraux, humanistes et rationalistes issus de la philosophie des « Lumières » s’exportent vers les vallées alpines.

Paris compte environ 2 000 émigrés, et c’est une douzaine de savoyards qui prennent part à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789.

Cette communauté d’émigrés savoyards participe aux clubs révolutionnaires de la capitale et entretient l’espoir d’une révolution en Savoie.

Animée par Joseph Marie Dessaix, médecin né à Thonon en 1764, le « club des Patriotes Étrangers », devenu « club des Allobroges » en 1792, édite des brochures révolutionnaires contre la royauté sarde.

Du côté de la Suisse voisine, la ville de Carouge, alors savoyarde et frontalière de Genève et du pays de Gex, compte plus de 4 500 habitants. Les gardes nationales françaises, ornées de la cocarde tricolore, fréquentent régulièrement les cabarets de la ville et insufflent un climat d’agitation politique et culturelle.

De même, à Genève, la liberté d’expression favorise la diffusion des gazettes et des brochures révolutionnaires, « ces ouvrages séditieux que vomit le club des Jacobins » comme se plaît à le dire Saint-Bon, commissaire enquêteur sarde en mars 1791.

Les autorités sardes ont raison de s’inquiéter car la défiance de la population savoyarde est grande. La haute administration composée uniquement de Piémontais est détestée, notamment à cause de son arbitraire judicaire et policier.

Brochures révolutionnaires

Avec un point de gravité autour de Turin, les savoyards ne représentent que 14 % de la population du duché : le sentiment d’être opprimés et exploités par les Piémont-sardais s’enracine.

De plus, bien que mieux réparti, l’impôt sur la terre, le sel, le tabac, la poudre et la dîme ecclésiale paraissent excessifs et au profit d’autorités qui se moquent de l’amélioration de la vie quotidienne.

Ce terreau social et politique façonne alors une caisse de résonance pour les idéaux révolutionnaires. Ainsi, le 21 août 1789, le secrétaire de Frangy, non loin de Genève, constate :

« Je viens d’apprendre qu’il y a beaucoup de fermentations dans la terre de Viry et dans les environs de Genève. Elle pourra bientôt gagner dans les autres contrées.

Au Vuache, le peuple se propose de faire paître son bétail dans la forêt du seigneur. Le mot du peuple savoisien est : Le Tiers État a gagné ; il a été maître en France, il le sera en Savoie ?. Hâtez-vous d’engager le gouvernement à prouver son avantage ! »

Il ne faut pourtant pas penser que la contestation provient seulement de l’extérieur de la Savoie. Tout au long du XVIIIe siècle, la région est soumise à de nombreux conflits entre paysans et seigneurs.

Entre 1650 et 1792, on compte près de 248 conflits, avec une vingtaine d’émeutes contre les voituriers qui tentaient d’exporter le grain hors de la province pendant les disettes entre mai 1789 et septembre 1792.

Ces épisodes émeutiers naissent au cœur de la vie paysanne, ayant lieu surtout au printemps. Ils expriment massivement un rejet du fait seigneurial (paiement des servis, acquittement des péages, etc.) et se déroulent le dimanche, après la messe, lorsque la population est rassemblée pour parler des affaires communales.

Si les leaders des luttes de la classe paysanne sont régulièrement des hommes mûrs, on retrouve également des femmes qui risquent moins de répression judiciaire.

Par exemple, à Vallorcine, en 1721, c’est une trentaine de paysannes armées de fourches et de bâtons qui jettent des pierres sur quatre employés des Gabelles (impôt du sel) alors qu’ils arrêtaient un homme poursuivi pour contre-bande. La meneuse Jacqueline Brunet meurt, trois jours plus tard, d’un coup de baïonnette.

A partir de 1760, ces paysans contestataires sont mentionnés par les rapports d’État sous le nom de « républicains » ou de « conscients de ses droits ».

C’est une bonne illustration de l’affirmation de la modernité libérale et républicaine au coeur des luttes de classes de la société savoyarde de l’époque. Cette modernité se traduit par la mise en place de l’égalité juridique devant la loi comme forme de régulation de la vie sociale et politique.

Au-delà des émeutes paysannes contre le régime féodal, il y a aussi la bourgeoisie libérale qui s’organise. En janvier 1790, des affiches dénoncent les droits seigneuriaux au Mont-Saxonnex, au Petit-Bornand et à Cluses.

Loge Franc-maçonne de Cluses

En janvier 1790, des affiches dénoncent les droits seigneuriaux au Mont-Saxonnex, au Petit-Bornand et à Cluses.

Il est peu étonnant que de telles affiches éclosent en ces villages, là où la bourgeoisie cultivée se réunit autour des loges de la franc-maçonnerie.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les loges connaissent un vaste développement avec par exemple les 54 membres des « Cœurs Libres » et des « Cœurs Unis » à Bonneville et les 17 adhérents de « La Rose des septs Monts à l’Orient de Samoëns ».

Dans ces loges, on y retrouve à la fois des nobles, des notables bourgeois et des hauts fonctionnaires.

Les loges orientées par la bourgeoisie y cultivent l’utopie d’une société basée sur la Raison et une sociabilité libérale (à l’image des expérimentations libertines et ésotériques).

Il ne faut pourtant pas se mépandre. Ces loges ne sont pas à proprement parler des lieux de contestation comme le sont les clubs révolutionnaires. Par contre, elles sont le réceptacles des tensions sociales et politiques dans la classe dominante, et par là elles vont former les futurs cadres politiques de la Révolution et de la Contre-Révolution.

C’est bien ce bloc populaire, constitutés des travailleurs émigrés savoyards et de la bourgeoisie cultivée (médecins, avocats), qui va être le moteur politique de la Révolution Française en Savoie.

L’hostilité grandissante des paysans contre une royauté Sarde taxant injustement les ressources de premières nécessités forme un terreau favorable à la réception des idéaux révolutionnaires.

En mars 1791, Bernard Voiron, « citoyen de Chambéry habitant de Paris depuis vingt ans » publie le Premier cri de la Savoie vers la Liberté diffusé de manière clandestine en Savoie grâce à la mention, sous le titre de la brochure, « de l’Imprimerie de L. Gorrin, imprimeur du Roi & du Sénat ».

Tout cela vient s’ajouter au retour de Joseph Marie Dessaix à Thonon lors duquel il forme une insurrection d’une cinquantaine de personnes visant à libérer un artisan qui avait chanté l’air anti-aristocrate « ah ça ira » .

Exilé, Joseph Marie Dessaix n’abandonne pas le combat puisqu’il fait éditer la brochure révolutinnaire le Tocsin de la Savoie, diffusée à plus de 20 000 exemplaires dans le Duché.

Mais le bloc populaire qui voit l’émergence d’une contestation révolutionnaire en Savoie est trop faible pour parvenir à renverser le royaume de Sardaigne.

Établi depuis le XVIe siècle, le royaume de Sardaigne conserve de solides appuis dans le Duché de Savoie, notamment grâce à son rôle de modernisation sociale et politique tout au long du XVIIIe siècle. De plus, à partir de l’été 1789, de nombreux nobles français sont venus se refugier en Savoie, notamment aux alentours d’Annecy.

Il y a un équilibre des forces qui s’opère entre les vieilles forces de l’ancien régime et le bloc populaire anti-féodal. Il faut attendre les tensions militaires entre les monarchies européennes pour que la situation se déverrouille.

Les positions révolutionnaires en Savoie nées en écho à la Révolution française de 1789 vont devoir attendre l’offensive militaire républicaine de 1792 pour faire basuler le rapport de forces en leur faveur.

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