Le développement du capitalisme en Savoie


Histoire populaire / vendredi, août 16th, 2019

Le capitalisme est-il un « système » mondial ou bien est-ce plutôt des luttes de classe spécifiques dans chaque nation ? Concrètement, à la suite du rattachement de la Savoie à la France en 1860, y a t-il une particularité « savoisienne » dans le développement du capitalisme ?

Ce questionnement est fondamental pour se positionner à Gauche dans notre région. Or, que cela soit du point de vue de la question nationale ou du point de vue de la question sociale, l’industrialisation savoyarde fait entièrement partie du cycle capitaliste français nommé « seconde industrialisation ».

A la différence de l’Angleterre ou de l’Allemagne, le capitalisme français s’est essentiellement bâti à la campagne et cela pour une raison historique. Les masses paysannes ont largement participé au processus de la Révolution française, développant alors une aspiration à l’égalité dans une société de petits propriétaires (donc, à l’opposé du socialisme).

Cela est particulièrement vrai en Savoie, avec une paysannerie ayant obtenu le répartition des terres dès le milieu du XVIIIe siècle. En 1873-1874, sur 33 156 unités agricoles en Haute-Savoie, plus de 60 % s’étendent entre 0 à 5 hectares et l’immense majorité sont en faire-valoir directes (c’est-à-dire exploiter directement par une famille pour son auto-subsistance).

Cette structure de la propriété paysanne avait ainsi favorisé un déboisement sauvage incontrôlable, malgré un code forestier émis en octobre 1822. Dans les années suivant le rattachement, l’administration républicaine parvient, progressivement, à limiter cette déforestation.

Sallanches au XVIIIe siècle

Cela pu se réaliser dans un compromis avec la paysannerie, notamment par l’assèchement d’une grande partie du territoire.

La Haute-Savoie était alors le troisième département pour l’étendue de ses marais, avec près de 1 438 hectares de terres spongieuses, « inondées la moitié de l’année, et ne fournissant guère que des roseaux appelés « blaches » et servant de litière au bétail ».

Ce phénomène entraîne une difficulté à prolétariser les paysans, c’est-à-dire à trouver une force de travail stable du fait de l’attachement à la petite parcelle agricole. Pour accumuler le capital, la bourgeoisie va « devoir » aller chercher la force de travail chez elle en industrialisant non pas la ville mais bien la campagne.

Atelier d’horloger-paysan

La première vague d’industrialisation moderne concerne surtout l’horlogerie (1720) dans le bassin de Cluses, mais elle restera jusqu’à son remplacement par le décolletage une « proto-industrie » ou « industrie domestique » imbriquée dans la pluriactivité montagnarde.

L’horlogerie s’est lancé grâce à Claude Joseph Ballaloud, un paysan-horloger de Saint-Sigismond parti perfectionner son travail à Nuremberg et revenu au pays diffuser son savoir-faire. Ce fut là surtout de petits ateliers familiaux, occupés par des paysans lors des périodes de creux agricole (revenu d’appoint).

Tournée essentiellement vers la Suisse, l’horlogerie va être au cœur de la dynamique du bassin de Cluses, avec 1 000 horlogers en 1773 et la création de l’École Nationale d’Horlogerie en 1848. Dans les années 1860, on compte plus de 2 200 ouvriers-horlogers dans le bassin.

À côté de cette spécialité industrielle, il y a aussi des manufactures comme celle de coton à Annecy (1804, 1 800 salariés), la Soierie de Faverges (1 200 personnes en 1860), les Forges de Cran, l’usine d’eau à Evian (1859) ou encore les mines en Maurienne.

Mais ce qui va réellement faire basculer la Savoie dans la modernité industrielle, c’est l’essor de l’hydroélectricité et l’arrivée des chemins de fer à la fin du XIXe siècle.

Barrage hydroélectrique en Savoie (tiré du clip de Gaël Faye – Tôt le matin)

Progressivement le pays va être raccordé aux voies ferrées, favorisant la circulation des marchandises et des personnes, comme avec l’arrivée du train à Cluses en 1890. En parallèle la transformation de la force des puissantes chutes d’eau alpines en électricité va alimenter les bourgs ruraux et permettre l’installation d’industries métallurgiques et sidérurgiques.

Un four de l’usine à Chedde

Entre la fin du XIXe siècle et 1914, de multiples complexes industriels électrochimiques ou d’électrométallurgies vont émerger dans les vallées. On peut citer, entre autres exemples, la Société électro-métallurgique du Giffre (1897), l’Usine de la Praz en Maurienne (1893), l’usine électrochimique de Chedde (1896). La Savoie va devenir un des centres de la sidérurgie et la métallurgie française.

>> Voir aussi : l’usine de Chedde, pôle historique de la classe ouvrière

Il y a alors toute une transformation de la vie quotidienne. Les bourgs se transforment avec l’arrivée de cafés, de l’éclairage public, favorisant la formation d’une classe ouvrière dans les bas de vallée. En 1885, la Roche-sur-Foron est par exemple la première ville éclairée par l’électricité en Europe.

Pourtant, la prolétarisation n’est qu’incomplète : le travail agricole reste central jusqu’au moins dans les années 1960.

Cela va entraîner des collusions économiques entre ouvriers et patrons avec des rémunérations « en nature », mais aussi sociales avec des aménagements d’horaires en fonction des périodes agricoles et, enfin surtout, une intégration politique. La puissance culturelle de la communauté agricole qui réunit ouvriers et patrons et agit comme un corrosif sur la lutte des classes et l’élan vers le Socialisme.

>> Voir aussi : la mentalité réactionnaire du patronat local

Ces rapports de production qui ne favorisent pas une totale stabilisation de la force de travail engendrent alors une immigration ouvrière, notamment italienne puis, ensuite, maghrébine.

La classe ouvrière se forme aussi dans le métissage, bien qu’il y ait toujours oscillation entre unité dans la lutte de classe et chauvinisme dans la vie quotidienne, encore une fois liée à la contradiction entre être ouvrier ou être paysan.

Une usine moderne de décolletage

Il n’en reste pas moins vrai que l’industrialisation fait pleinement entrer la Savoie dans la modernité et engendre, par conséquent, le déploiement de la lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat.

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