La stabilisation sous la République conservatrice


Histoire populaire / vendredi, août 23rd, 2019

La IIIe République s’est stabilisée et l’industrialisation pénètre progressivement la Savoie.

Dans ce contexte, quelles tendances vont se dessiner dans une région où la paysannerie est forte, avec le conservatisme que cela implique ? Comment le processus de la Révolution française va t-il peser sur le nouveau cours des luttes de classe ?

Dans la guerre contre la Prusse en 1870, le bataillon des « Francs-tireurs du Mont-Blanc » a mobilisé près de 30 000 savoyards. Le 5 septembre 1870, la IIIe République est proclamée, mais la débâcle militaire continue face à l’armée Prussienne.

Dans un contexte de siège militaire de Paris, la colère populaire effraye la bourgeoisie qui s’enfuit à Versailles. Le peuple parisien conquiert alors son autonome en proclamant en mars 1871 la « Commune de Paris ».

Cet épisode est un marqueur fondamental pour le mouvement ouvrier de part la formation d’une milice populaire et d’un nouvel organe de pouvoir démocratique.

Karl Marx dira que ces ouvriers « montés à l’assaut du ciel » ont tenté de mettre en place la première forme de « dictature de prolétariat ».

En Savoie du Nord, la Commune de Paris est interprétée comme une volonté de contestation du « parisianisme ». Cela permet la ré-activation de la revendication sécessionniste.

A Bonneville, centre historique des notables et des industriels,  cette revendication refait surface par la demande de rattachement à la Suisse.

Déjà pendant la guerre franco-Prusse, un comité Républicain demandait l’application du traité de neutralité par l’occupation du Faucigny par la Suisse.

Le 28 mai 1871, un manifeste sécessionniste demande un nouveau vote sur l’annexion, mais tout cela échoue, à défaut d’une mobilisation populaire et surtout représentatif de bourgeois opportunistes.

Néanmoins, il est important de noter que l’installation de l’administration française en 1860 fut marquée par des tensions avec la population locale.

Les préjugés anti-savoyards étaient forts chez les hauts fonctionnaires qui voyaient la population comme des « paysans primitifs » et la Savoie comme « l’Irlande du Piémont ».

Mais en 1871, ce qui va compter pour les dirigeants (y compris pour les sécessionnistes du Faucigny) c’est l’écrasement de l’élan révolutionnaire à Paris, mais aussi Toulouse, Lyon…

A la fin du mois de mai 1871, la bourgeoisie, alliée de la paysannerie, écrase dans le sang environ 30 000 communards (les historiens n’ayant jamais réussi à comptabiliser précisément le nombre de morts).

La IIIe République va alors se stabiliser en Savoie : les notables républicains établissent leur domination en profondeur (mairies, clubs, école).

Si la bourgeoisie reste divisée autour des questions cléricales, elle s’unit tout de même autour d’un consensus républicain-conservateur à partir de 1875. « On peut être républicain sans cesser d’être catholique » dira un éditeur d’un journal conservateur savoyard.

C’est une confirmation sociale et historique du traité d’Annexion de 1860 : les notables de Savoie se rattachent aux débats politiques français.

De la même manière, les ouvriers de Savoie vont progressivement suivre les tendances françaises, avec le ralliement pour les plus avancés d’entre eux à l’organisation économique française, la C.G.T fondée en 1895.

La classe ouvrière est alors incapable de produire un projet de société autonome de la classe dominante.

Elle est une classe « coincée » : sa base paysanne l’amène vers le conservatisme et l’individualisme alors que sa prolétarisation la pousse vers la lutte des classes et le socialisme.

Ce dilemme s’exprime dans un refus de toute démarche politique dans l’anarcho-syndicalisme.

>> voir aussi : la signification du conflit de 1904 à Cluses

Ainsi, la classe ouvrière n’est qu’une force d’appoint idéologique des notables du Parti Radical dans la grande bataille démocratique de l’époque, celle de liquider les restes de l’Église dans la gestion de la société.

Non pas que la classe ouvrière ne devait pas lutter contre les restes du monde ancien, mais elle a sacrifié la direction de ce mouvement démocratique fondamental à la fraction libérale-républiaine de la bourgeoisie.

C’est ainsi que l’on comprend un « paradoxe » apparent à la Savoie : une région à dominante rurale, culturellement conservatrice et catholique, mais politiquement favorable aux républicains anticléricaux (la Gauche à l’époque).

En blanc et hachés espacés, les communes votant à gauche. En noir et hachés serrés, les communes votant à droite. On voit une nette opposition entre les vallées (industrielles et urbanisées) et les villages d’altitude

Ce paradoxe est en fait le résultat d’une expression particulière de la contradiction ville/campagne.

Alors que les villages d’altitude sont encore habités par la paysannerie, les vallées « urbaines » sont habitées par les ouvriers et les professions libérales (avocats, fonctionnaires, etc). Mais en réalité, en dehors de quelques habitations collectives, les ouvriers conservent de fortes attaches aux villages d’altitude.

>> Voir aussi : Comment comprendre la victoire d’En Marche aux élections européennes en Haute-Savoie

Cette configuration sociale générale engendre une stabilisation politique sous la IIIe République autour des notables du Parti radical-socialiste (classé à Gauche car républicain et laïc).

C’est Émile Chautemps (image-portrait en tête de l’article) qui sera le grand notable de la Haute-Savoie, élu député du département à partir de 1897.

Cette hégémonie républicaine-conservatrice nous amène alors à la grande démobilisation face à la Première guerre mondiale. En 1909, on ne compte plus qu’une vingtaine de personnes au syndicat CGT de Scionzier, alors même que le conflit de 1904 aurait pue être le vecteur de quelque chose de plus profond.

La mobilisation nationaliste et guerrière en sera des plus renforcés, et les socialistes d’avant Guerre se verront totalement décrédibilisés aux yeux de la population.

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