La résistance communiste dans les pays de Savoie (1940-1944)


Histoire populaire / vendredi, septembre 20th, 2019

Comment le Parti communiste, minoritaire et rassemblant en 1939 environ 1 600 membres dans les pays de Savoie, allait-il devenir une force politique incontournable en 1944 ?

Avec la victoire du Front populaire, le fascisme en France est freiné. Mais les milieux conservateurs s’unissent sur le mode « plutôt Hitler que le Front populaire ». Un climat de défaite est alors entretenu par l’état-major en juin 1940, comme le raconte Jean Vittoz, cadre communiste de la vallée de l’Arve :

« Pourquoi ces étapes spéciales, une fois à pied, une fois en camion, si ce n’était pour entretenir un certain climat de défaitisme qui préparait les futurs abandons ! »

En juillet 1940, seuls 80 députés s’opposeront à la dictature nationaliste du Maréchal Pétain, dont le député socialiste de Bonneville Amédée Guy.

En cet été 1940, la situation est catastrophique pour les communistes dans une région déjà peu favorable à la Gauche et frappée d’interdiction au niveau national depuis septembre 1939.

Il n’y a presque plus de cadres, plus de liaisons entre les structures. Sur les dix savoyards du comité régional du Parti, trois sont en prison, cinq en fuite et les bases sont difficiles à remobiliser tant la passivité idéologique avait régné avant la Guerre.

>> Voir aussi : la signification historique de la grève de 1904 à Cluses

De plus, la victoire électorale de la droite en Haute-Savoie en mai 1936 offre un terrain favorable au pétainisme. Dans ce département, la Légion Française des Combattants, l’organe du régime de Vichy, revendique plus de 25 000 membres en septembre 1940, soit 10 % de la population.

Serment de la Légion en 1941 à Annecy

La visite du Maréchal Pétain en septembre 1941 réunit beaucoup de monde à Annecy, avec une délégation ouvrière de Chedde venu l’acclamer. Le 1er Mai 1942, ce sont encore 2000 ouvriers d’Ugine qui écoutent attentivement Pétain, aux cris de « Vive le Maréchal, Vive la Savoie, Vive la France ! »

Pourtant, malgré ces vastes difficultés, l’agitation perdure. En écho à l’appel du 17 juin 1940 de Charles Tillon, quelques tracts fabriqués de manière artisanale sont distribués dans des boites aux lettres à Chambéry. À Aix-les-Bains, une poignée de militants distribue même des photos « d’agitateurs révolutionnaires » (Petit dauphinois, 10 janvier 1941).

Mais c’est surtout grâce aux cheminots de Chambéry et d’Annemasse, se rendant régulièrement à Lyon, que l’organisation est reconstituée. De nouveaux cadres arrivent, l’organisation en triangle est mieux respectée et le Parti se reforme progressivement.

Au mois de novembre 1940, chaque centre industriel de la Savoie compte une petite cellule militante (5 à 8 membres), le plus souvent liée à une famille ou un militant aguerri.

Au début de l’année 1941, des militants organisent le cambriolage du consulat fasciste d’Italie pour récupérer une machine à écrire, une ronéo et des stencils. En plus de soutiens de quelques imprimeurs, la diffusion de tracts s’améliore.

>> Voir aussi : Le sort des juifs dans la vallée de l’Arve (1940-1944)

À partir du printemps 1941, le Parti peut compter sur une organisation remise sur pied. La propagande se concentre alors dans les centres industriels autour d’une activité semi-légale grâce à sa cheville ouvrière.

Tracts de femmes à Saint-Sigismond, mars 1942

Le travail d’agitation va alors porter ses fruits.

En février 1942, ce sont quatre-vingt femmes, guidées par des épouses de communistes, qui manifestent devant la préfecture de Chambéry pour obtenir des rations supplémentaires. Il y a d’autres manifestations de « ménagères » de ce type partout ailleurs dans les deux Savoies aux cris de « Rien pour les Italiens, Rien pour les Boches, tout pour nos gosses ! »

Mais ce sont trois éléments qui vont permettre à la résistance communiste (il faudrait plutôt dire de gauche) de sortir définitivement de son isolement.

Premièrement, il y a, à partir de 1942, la mise en œuvre du Service du Travail Obligatoire en Allemagne. Cela va massifier la résistance antifasciste. Impopulaire, cette mesure engendre des  grèves (« S.O.L en Allemagne » ) comme celles massives à Chambéry et à Lyon à l’automne 1942.

Deuxièmement, le Parti communiste va lancer une offensive politico-militaire. En mai 1941, il fonde le Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France, dans l’optique d’étendre la résistance active aux classes moyennes. En parallèle est créée une branche armée, les  Francs-Tireurs et Partisans (F.T.P).

Enfin, troisièmement, avec le débarquement allié de novembre 1942 en Algérie, l’Italie fasciste occupe toute la Savoie et cela jusqu’au mois de décembre 1943. La crainte d’une annexion italienne pousse la direction communiste à rédiger un appel commun avec les autres forces de la Résistance.

Appelant chaque couche sociale à la lutte immédiate dans un style politique exaltant, le « Manifeste au peuple savoyard » signé par tous les responsables de la Résistance est diffusé à plus de 20 000 exemplaires.

L’état d’esprit devient de plus en plus favorable à la Résistance en général, et aux communistes en particulier.

La tactique de la guérilla immédiate pour libérer le pays rencontre un succès chez de nombreux réfractaires au STO. Les premiers groupes FTP bourgeonnent au printemps 1943 d’autant plus facilement que les militaires nationalistes de l’Armée Secrète sont dans l’attente d’un débarquement.

Destruction quotidienne de pylônes électriques (à la main parfois), sabotages d’usines, désarmement de gendarmes, liquidation de collaborateurs haïs, sont le quotidien des petits groupes FTP dans les pays de Savoie.

Sabotage d’une ligne électrique en Tarentaise

Au plan politique, les cadres FTP viennent tous de la Gauche, et caractéristique unique en France, rejoindre les FTP dans les vallées de Savoie signifie adhérer de fait au Parti communiste.

Mais le terrain politique reste miné. Au printemps 1944 on compte en Savoie 5 000 personnes regroupées dans l’Armée Secrète et environ 1 700 personnes dans les FTP. C’est environ le même état des forces qu’il y a en Haute-Savoie, comme par-exemple dans la vallée des Glières acquises aux nationalistes du 27e BCA.

Une contradiction émerge : alors qu’une partie de la jeunesse afflue vers les FTP, le Parti communiste en Savoie paie le prix de sa faiblesse structurelle d’avant-guerre. Il n’a ni anticipé politiquement les évènements, ni formé des cadres idéologiques fiables.

Paradoxalement, à mesure que les communistes gagnent en popularité, ils perdent de leur vigueur et de leur identité. Cela favorise leur progressif court-circuitage par les gaullistes dans le Conseil National de la Résistance et le commandement unique FFI (Forces Françaises de l’Intérieur)

En août 1944, la Haute-Savoie se libère entièrement par ses propres forces armées, avec le concours plein et entier des forces communistes. S’ensuivent quelques procès et exécutions retentissantes, une épuration qui reste bien épisodique puis les FTP s’intègrent officiellement aux FFI en septembre 1944.

Les contradictions politiques et idéologiques de la Résistance communiste en Haute-Savoie se sont particulièrement fixées dans la Brigade Rouge Internationale (B.R.I), dont il faut connaître l’histoire pour bien saisir l’arrière-plan politique de la libération.

>> Voir aussi : Histoire de la B.R.I
Jacques Duclos (en tête), ex secrétaire général du PCF, et Albert Boccagny (en costume), à Annemasse en 1956

À partir de là, ce n’est qu’un long processus d’intégration aux institutions qui rythme la vie du Parti Communiste, comme par exemple, Albert Boccagny, fondateur du PC en Haute-Savoie, qui deviendra à son retour de déportation député de 1946 à 1958.

Le nouveau cycle d’accumulation dit des « 30 glorieuses » s’ouvre. L’expérience unitaire du Front populaire tout autant que les grandes conquêtes sociales de 1945 (nationalisations, sécurité sociale…) amenèrent la Gauche à participer pleinement aux institutions dans l’espoir de former un gouvernement commun.

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