Comment 5 000 tonnes de perchlorates furent déversées par Péchiney dans l’Arve en 1919 ?


Ecologie, Histoire populaire / vendredi, novembre 8th, 2019

Jeudi 31 octobre, le collectif « Coll’Air Pur » a révélé les résultats du laboratoire AGROLAB concernant l’analyse des sols autour de l’usine SGL Carbon à Chedde et de l’eau du lac de Passy. La présence de perchlorate (perturbateur endocrinien) et du benzo(a)pyrène (cancérigène) ont ainsi été découverts.

Si le benzo(a)pyrène est une substance chimique qui se dégage toujours de la production de l’usine, d’où proviennent ces traces de perchlorate alors que sa production a continuellement baisser pour finalement être arrêtée en 1987-1988 ?

Cette découverte de traces de perchlorate fait écho à celle du printemps 2017 lorsque les autorités de Genève alertaient le préfet de Haute-Savoie sur les taux élevés de cette même substance ultra-toxiques dans six bassins d’eau potable. Pour la prefecture de Haute-Savoie, cela provenait « très probablement » de l’usine de Chedde.

Et pour cause l’usine de Chedde, anciennement Pechiney a été responsable de nombreux rejets toxiques durant son existence. Le plus marquant remonte à la fin de l’été 1919, quand l’usine déversa volontairement 5 000 tonnes de perchlorate dans l’Arve. Cette affaire fut relatée par trois coupures de presse d’époque :

  • Le Figaro, 28 août 1919 :

  • Le Temps, 21 septembre 1919 :

  • La Presse, 28 août 1919 :

Alors, comment cela a t-il été possible ?

En septembre 1914 fut créé la « poudrerie militaire des usines de Chedde » surveillée par cinquante militaires et une quinzaine de surveillants locaux. Propriété du monopole Péchiney en 1916, l’usine a activement participé à la Guerre en tant que principal pourvoyeur de perchlorate destiné à l’explosif (« cheddite »).

>> Voir aussi : Retour sur la Première Guerre mondiale et l’industrie locale

En plus d’accidents de travail meurtriers, cette production entraîna un écocide. A propos des « dégagement chlorés et ammoniacaux (de perchlorate – ndr) de l’usine, l’historien Ludovic Caillet cite « l’expertise Mangin de 1918 » attestant que :

« Les épicéas sont à peu près complètement détruits jusqu’aux distances suivantes de l’usine : 1 000 mètres mesurés horizontalement et 100 mètres mesurés verticalement »

A la suite de l’armistice du 11 novembre 1918, les grandes puissances se trouvent confrontées à de profondes contradictions. Avec un mouvement ouvrier offensif en Europe et la vague révolutionnaire en Russie, la marche des profits était freinée et cela d’autant plus que bon nombre de marchandises ne trouvaient plus de débouchés.

En France, les grèves obtiennent la limitation de la journée de travail à 8 heures (sans perte de salaire) en avril 1919. Pour compenser cette perte de profit, Péchiney augmenta la charge de travail : chaque cuviste devait surveiller une cuve supplémentaire. En protestation, 15 cuvistes italiens quittèrent l’usine et entraînant l’arrêt de 24 cuves car ce travail était très qualifié et introuvable localement.

Dans le même temps, l’usine de Chedde se retrouvait avec 5 000 tonnes de perchlorates sans débouchés. Sans main d’œuvre qualifiée pour entretenir les cuves, le risque d’explosion de cette matière dangereuse était très grand. Péchiney pris donc comme solution le déversement dans l’Arve…

>> Voir aussi : Ouvriers des usines Péchiney et substances toxiques dans les années 1970

Par là suite, la fabrication (minime) de perchlorate repris vers 1948 pour la propulsion des fusées spatiales qui finit par être transférée en 1988 au site de la Jarrie en Isère, lui-aussi construit en 1915 pour produire les gaz de combat à partir de chlore. La grave inondation de septembre 1968 a t-elle fini d’emporter les restes de perchlorates dans l’Arve ? Peut-être…

Toujours est-il qu’il faut attendre 2019 pour qu’une bataille démocratique et populaire parvienne à s’exprimer sur cet écocide. Le Coll’Air Pur a ainsi doublement raison de demander l’ouverture du registre des cancers, des accidents cardio-vasculaires et des malformations congénitales de l’hôpital de Sallanches.

Ce qui se joue c’est la dignité actuelle des habitants de Passy mais aussi la préservation de l’honneur des ouvriers mal-menés, voir tués, pour satisfaire une production de guerre qui a tout ravagé sur son passage et dont les méfaits sont font toujours sentir.

2 réponses à « Comment 5 000 tonnes de perchlorates furent déversées par Péchiney dans l’Arve en 1919 ? »

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