Passy 1920 : « On fait la guerre de classe aux blessés du poumon »


Histoire populaire / vendredi, mars 20th, 2020

Dans le contexte actuel de crise sanitaire au coronavirus et sur fond de discours martial (« nous sommes en guerre » Emmanuel Macron), il y a là une occasion de revenir sur l’épisode polémique de la création des sanatoriums du Plateau d’Assy.

Il y a 100 ans les sanatorium du plateau d’Assy voyaient le jour dans le but de guérir des pathologies liées aux poumons.

À la suite de la guerre 1914-1918, les blessures pulmonaires ne concernent pas que les tuberculeux, mais aussi les blessés au front, au contact des gaz de combat.

Le fait est que les plus touchés par les gaz sont alors les soldats d’infanterie envoyés en première ligne, ceux des tranchées, les ouvriers, les paysans.

Dans Le Feu, Henri Barbusse, lui-même soigné en sanatorium dans les Alpes, disait :

Nous sommes des soldats combattants, nous autre, et il n’y a presque pas d’intellectuels, d’artistes ou de riches qui, pendant cette guerre auront risqués leurs figures aux créneaux, sinon en passant, ou sous des képis galonnés.

C’était donc une question hautement démocratique, et elle fut entravée par les préoccupations économiques de la bourgeoisie locale. Le journal communiste L’Humanité titrait même : « On fait la guerre de classe aux blessés du poumon ».

En effet, après que la commune de Passy ait annoncé la mise en place des sanatoriums au Plateau, la bourgeoisie des communes environnantes fait front pour tenter de bloquer le projet.

À cette époque, en parallèle à l’intensification de la lutte contre la tuberculose, il y a un développement du tourisme, avec des séjours thermaux à Saint-Gervais et le ski l’hiver à Chamonix.

Le Mont-Blanc attire une riche clientèle, les hôtels font le plein et l’avenir s’annonce radieux pour les entrepreneurs de l’époque.

Pas question alors de risquer de voir fuir cette clientèle, par peur d’être contaminée par les tuberculeux de Passy et de voir une population de « gueux » malades déambuler dans la vallée.

Ainsi les conseils municipaux de Chamonix et Saint-Gervais, en novembre et décembre 1922 votent des délibérations contre le projet. Au printemps 1923, les hôteliers et patrons de cures thermales organisés en syndicats diffusent des publications, des pétitions contre les sanatoriums.

La société PLM, les chemins de fer de l’époque, pour avoir investit fortement dans le tourisme, produit un intense « lobbying » anti-sanatoriums.

Cela devient une affaire nationale, avec des libéraux qui s’inquiètent pour l’avenir du tourisme français.

Un de leurs arguments largement opportuniste, nous renvoie à une problématique majeur de notre époque. En effet, ils soulignent la forte pollution atmosphérique chlorée due à l’activité de l’usine de Chedde.

Parmi les gaz utilisés pendant la guerre, une série de chlorates, utilisés à partir de 1915, puis le désastreux « gaz moutarde » qui se compose de souffre. D’ailleurs, l’usine de Chedde n’est-elle pas connue à cette époque du fait de son atelier national de poudre d’explosif, baptisé « la Cheddite » ?

Autant dire que l’atmosphère de Passy se prête mal à la guérison du poumon.

Mais l’inquiétude principale pour la bourgeoisie était d’avantage dans la promotion du tourisme. Il fallait d’éloigner une population « misérable » peu vendeuse dans des brochures touristiques.

Juste après la guerre, la naissance du Parti Communiste (Section Française de l’Internationale Communiste) se présente comme le Parti de la traque des industriels profiteurs et des planqués de l’arrière.

>> Voir aussi : Naissance et vie de la fédération communiste de Haute-Savoie (1914 – 1932)

Cette bataille pour la santé fut gagnée par les pacifistes et les rescapés de la Guerre. Ouverts tour à tour dans les années 1920-1930, les sanatoriums ont soigné les braves ouvriers envoyés comme chair à canon dans les tranchées, mais également des personnalités de renom comme Marie Curie en 1934.

Face à la pandémie mondiale au coronavirus, l’origine des sanatoriums du Plateau d’Assy nous rappelle qu’une crise sanitaire doit se surmonter par les valeurs du pacifisme et de la solidarité autour des bases populaires.


>> cliquez sur l’image pour agrandir l’article de l’Humanité de 1920 <<

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