Crise : « ce coup-ci, c’est grave »


Vie quotidienne / mardi, juin 23rd, 2020

Fred est ouvrier affûteur dans une usine à Thyez. Âgé de 57 ans, il travaille depuis l’âge de ses quinze ans et a même rempli l’ensemble de ses années de cotisation pour le départ à la retraite.

Mais avec le recul de l’âge légal de départ, il doit encore continuer à oeuvrer. « C’est vrai que je commence à tourner au rond » comme il le dit lui-même. Non pas que son travail ne lui plaît pas mais que la fatigue de l’usine accumulée à des problèmes de santé se font sentir.

Car son travail qui requiert un grand savoir-faire, y compris dans le travail manuel, est enrichissant : il produit les outils des machines-outils, principalement pour l’automobile. Produire pour des moyens de production, c’est autre chose que de « serrer les boulons en série comme dans les usines automobiles » . Et ce savoir-faire, ça donne un rapport de force appréciable face au patron.

Avec une grand-mère engagée dans la Résistance communiste dans le centre de la France, il connait le sens de l’engagement à gauche. Il a d’ailleurs manifesté cet hiver « pour les retraites » à Sallanches. Sans trop grandes illusions, il reconnait que cela « n’a pas été fort même si on a essayé de se bagarrer ». Et la bagarre elle est autant avec le patronat, que dans le travail de conviction auprès de collègues : « ils brassent, ils brassent mais après y a rien »

Il faut dire qu’entre ceux qui se démènent pour rembourser les crédits, lui qui, rassuré, n’en a qu’un seul pour la maison, et ses collègues trompés par l’extrême droite, il y a un sentiment d’étouffement.

Pour lui, ses collègues d’extrême droite sont autant perdus que de mauvaise foi : toujours à se plaindre malgré une situation correcte. Les problèmes ? « Ils regardent toujours en-dessous au lieu de regarder en haut ». Traduction : les « arabes du coin » et les réfugiés sont les responsables de la misère, pas le patron qui exploite la force de travail. La conscience de classe est lessivée par la xénophobie et le chauvinisme…

Et dans tout ce contexte malaisant, la crise économique qui arrive l’inquiète « parce qu’il faudrait pas que ça passe à l’extrême droite, parce que ça c’est passé comme ça dans les années 1930 ». En 42 années de travail, il n’a jamais connu de période de répit mais, baisse des commandes oblige, il vient de connaître sa première période de chômage technique. Tout un symbole !

Il se souvient du « petit coup de mou » en 1991 lors de la guerre du golf avec quelques collègues arrêtés, ou encore la crise de 2008 déjà plus forte. Mais rien à voir avec ce qui se passe, comme il le remarque avec stupéfaction : « celle de 2008, bon on l’a senti quand même, mais pas comme ce coup ci (…) Et 2008, bon y a eu quand même du chômage, mais ça avait été moins prononcé que ce coup ci, oh pu**** là ce coup ci c’est grave ».

L’usine tourne à 60 % de ses capacités, certains de ses collègues viennent un jour sur deux, lorsque d’autres ont déjà attaqué le travail d’octobre-novembre. « Y a des pièces qui vont revenir mais bon tu vois c’est tout désynchronisé »

Le plan de relance de l’automobile ? Il faudrait déjà peut-être déjà réfléchir aux conséquences car la voiture électrique, « mon fils qui a un doctorat en chimie m’a bien dit que c’était un non-sens écologique et plus ça fait pas bosser les gens ».

En effet, le véhicule électrique demande beaucoup moins de pièces mécaniques qu’un thermique alors que « c’est vrai que sinon, il y aurait plein de chose à faire, comme ouais des panneaux solaires au lieu de les faire faire en Chine puis en plus là-bas ils brulent du charbon pour les faire ».

Mais pour Fred’, une chose est sûre « les patrons du décolletage se sont bien enrichis ». Pour preuves leurs possessions d’usines, de maisons et de nombreuses voitures alors que les ouvriers s’acharnent à ré-échelonner les dettes des prêts à la banque.

Le mouvement ouvrier n’est plus ce qu’il était. Les prolétaires sont plus enchainés aujourd’hui avec l’individualisme qui grignote toute l’existence. Lutter demande un important effort. « Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont le monde à gagner » disait Karl Marx.

Alors que faire ? S’en sortir individuellement ? « Ah non, ça t’y arrives pas bien à un moment ». Pour l’instant, s’en sortir comme on peut mais il est évident que la rentrée s’annonce avec incertitude.

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