Témoignage crise : « Après ça peut être toi, donc tu fermes ta gueule »


Vie quotidienne / vendredi, juillet 10th, 2020

Paul est affûteur-rectifieur dans une usine à Vougy. Âgé d’une trentaine d’années, il a suivi une importante formation pour ce métier qui nécessite des compétences professionnelles particulières.

Affuteur-régleur, ce n’est pas n’importe quel emploi. Cela implique un haut degré de qualification, ce que Paul souligne : « je vais pas ma lancer des fleurs, mais ils achètent une machine dont ils ne savent pas se servir. Moi j’ai potassé un peu et j’ai appris à la faire tourner leur machine »

Les employeurs sont tellement plus intéressés aux profits qu’ils en oublient comment fonctionnent les machines. Ni vraiment manuels, ni vraiment intellectuels ces patrons, juste bon à récupérer les fruits de l’exploitation ouvrière.

D’ailleurs, malgré la présence de cursus scolaires locaux adaptés à la demande de l’industrie du décolletage, le patronat se heurte au difficile recrutement d’une main d’oeuvre compétente sur les machines modernes.

Ne voit-on pas aux abords des routes ces panneaux qui ne semblent pas temporaires, au message direct : « recherche décolleteur » ? « Ils veulent des gens qualifiés, mais ils veulent pas payer » tient à préciser Paul.

Alors forcément avec l’impératif familial qui se resserre, les crédits qui augmentent, l’appel du salaire suisse, à porté de quelques kilomètres de route, renforce son attractivité.

Malgré des propositions reçues, cela n’intéresse pas Paul. Car derrière l’image étincelante de la Suisse, il y a les allers-retour en voiture, rythmés par les embouteillages. Et puis, il faut le reconnaitre, le travail là-bas y est bien moins épanouissant. « T’es juste un simple opérateur » fait-il remarquer. Gagner un peu moins ou renforcer l’aliénation, il n’ya pas photo, le choix est vite fait pour Paul.

Avec une dizaine d’année de travail derrière lui, il en a vu des usines du coin. Son dernier poste ? Il l’a quitté par acquis de conscience. Hors de question de travailler uniquement sur des pièces destinées à l’armée.

Malheureusement, l’armée, on pourrait même dire le « complexe militaro-industriel », prend toujours plus de place dans l’économie. Dans sa nouvelle boite, Paul sait qu’il produit encore pour la militarisation de la France, bien conscient que c’est compliqué de trouver du travail dans le secteur sans produire à un moment ou à un autre du matériel militaire.

L’actuelle crise ? La situation est peu rassurante. La moitié de ses collègues est encore en chômage partiel, avec la menace du licenciement comme une constante épée de Damoclès sur chacun d’entre eux. L’usine a baissé de 30 % ses capacités de production.

Et la production alors, comment continuer à l’assurer ? C’est simple, plus de machines à s’occuper par ouvrier. « Ils commencent à licencier ceux qui servent le moins. Ca peut être toi après, donc tu fermes ta gueule ».

Le chômage risque de s’abattre en premier lieu sur la partie les plus précaire de la classe ouvrière, celle qui est le moins qualifiée. Pour ces travailleurs, la situation va être terrible.

Le mécanisme de l’exploitation capitaliste n’a finalement pas changé : plus de chômeurs veut dire plus de pressions pour les travailleurs, plus de galères pour tous.

D’autant plus que l’industrie de la vallée de l’Arve est concentrée sur la production de pièces pour les moteurs thermiques, nécessitant des emplois peu qualifiés. Un secteur de l’automobile mis à mal par l’arrêt de l’économie mondiale durant le confinement, et voué à diminué au profit des moteurs électriques, bien moins demandeur de main d’oeuvre.

Alors que faire ? Continuer a subir ? S’organiser ? Pour l’instant, le quotidien est le même avec des ouvriers qui sont atomisés, isolés. « On est des robots, on est tous devant notre poste, tête baissée, on ne se parle presque pas ». Le calme avant la tempête ? L’avenir le dira.

Avant toute chose, pour Paul, ce qui est le plus important c’est de transmettre ses valeurs dans son entourage. Apprendre le respect du vivant et penser aux génération futures. Même si, il faut l’avouer, il ne semble pas y avoir d’issues à court termes en ce qui concerne la sauvegarde de la planète.

Car, travailler à l’usine ne signifie pas ne pas avoir une haute conscience envers la nature et les animaux. Loin de là ! Et Paul craint tout particulièrement le renforcement des idées réactionnaires. Au travail, « les mecs se montrent des vidéos de chasse, se vantent d’avoir massacré un cerf […] et c’est les mêmes qui adorent la maréchal là , Le Pen ».

La crise économique qui va se déployer à partir de septembre s’annonce terrible. Socialement, mais aussi politiquement avec une extrême droite qui pourrait surfer sur la colère et s’appuyer sur les travailleurs les plus rétrogrades.

Malgré l’apparent désoeuvrement de la classe ouvrière, ses membres les moins évasifs guettent avec attention l’évolution des évènements. Paul fait partie de ceux-là.

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