Témoignage crise : « les gens n’ont pas de mémoire, cela va finir en patriotisme »6 min read


Vie quotidienne / mardi, juillet 21st, 2020

Aujourd’hui, Eric est en mission intérim de maçonnerie. Mais il n’a pas toujours fait ça, loin de là. Détenteur d’un BEP en productique mécanique et fils d’un décolleteur, Eric a d’abord commencé dans le décolletage.

A l’âge de 17 ans, il entre dans petite usine à Magland dans le cadre d’une alternance. Aujourd’hui sur les chantiers, il le reconnaît volontiers : l’usine « il faut tout le temps réfléchir ». A la longue, il y a une corrosion de la santé mentale « d’autant plus si on te met la pression derrière ».

La monotonie et la répétition de la vie le pousse à quitter le monde du décolletage. « J’en avais en marre. T’sais la même boite, pendant 7 ans, matin, midi, soir, la même route, les mêmes gens, les mêmes machines, j’avais envie de voir autre chose de ouf ! ».

Il y avait un goût d’émancipation culturelle dans cette volonté de quitter le monde ennuyeux de l’usine. Surtout qu’il se souvient de sa mère qui a occupé pendant quarante ans un poste de reprise en décolletage. « Un taff aliénant qui lobotomise » souligne t-il.

Mais dans une vallée où l’industrie se concentre sur une seule activité, et avec un diplôme en productique, les agences d’intérim n’ont rien d’autre à proposer que l’usine. « Bon on peut pas trop compté sur eux, donc vas-y démerde toi quoi ».

C’est dans cette débrouille du quotidien qu’il trouve à entrer en 2011 à la Poste. Le métier de facteur l’attirait pour apprendre à communiquer avec les autres, lui qui a fait face pendant longtemps au traditionnel tour à cames. Mais c’était sans compter qu’à cette période, la Poste amorçait son virage vers la privatisation… Or comme il le remarque, « La poste, cela a été le début des emmerdes avec les patrons, et les chefs ».

Il vit le dégraissage de postes, les premières réorganisations de service, les pressions constantes. Un surmenage tel que cela lui provoque un accident de la route. Le premier depuis qu’il a le permis de conduire… Ce qui le pousse à dire, avec colère : « pour les gens, les postiers c’est des fonctionnaires, ils branlent rien… mais c’est des ouf… Vas bosser à la poste tu vas voir, tu vas péter un câble »

Mais d’un côté, il ne regrette pas d’avoir été un postier. Cela lui a permis d’obtenir ce qu’il recherchait : la maîtrise de la parole et de la communication. Après un bref retour à l’usine, découvrant un peu stupéfait les nouvelles commandes numériques où un seul programme lance n’importe quelle pièce, il se retrouve au chômage après une rupture de contrat.

Nous sommes fin février 2020. La crise du covid-19 ? «Je pensais que ça allait rester en Chine ». Le confinement s’est imposé très vite, bien que son frère, lui aussi décolleteur, a arrêté une semaine après les autres. Les bases ouvrières, inquiètes pour certains collègues aux pathologies graves pouvant être exposés au virus, ont du faire pression pour que l’usine ferme.

Pour Eric, le confinement a d’abord été une leçon sur la psychologie humaine lorsque notre société individualiste entre en crise. « A Carrefour…Y avait autant de monde qu’à Noël, mais à Noël les gens ils sont contents. Là les gens ils étaient flippés, y en a qui s’insultaient et tout ». Et d’ajouter, comme conclusion réflexive : « là tu vois vraiment la limite de l’espèce humaine, dans la détresse »

Mais surtout, le confinement a été une pause salutaire pour « la nature qui a repris ses droits dans pleins d’endroits ». Plus de trafics routiers, plus de trafics aériens, moins de pollution, les usines fermées. En définitive, cela fut « un beau moment ce confinement ».

Pour quelle conclusion ? « Nous sommes le cancer de la planète ». Ah bon, camarade ? « Peut-être pas nous, mais comment c’est fait, comment les sociétés occidentales, principalement vivent, consomment et ruinent la Terre ».

Le mode de vie généré par le capitalisme nous rive à mécanique désastreuse pour le vivant. « On est pris dans un système… qu’est-ce que tu veux faire ? ». C’est certain : c’est bien notre capacité à faire rupture se pose à nous, si difficilement.

Car, partagé entre le pessimisme et l’optimisme, demain, quelle catastrophe nous tombera sur la tête ? Une centrale nucléaire qui explose ? Une guerre entre deux pays pour s’accaparer les ressources en eau, comme il l’illustre avec l’actuel conflit entre l’Inde et le Pakistan ? « Plus rien ne m’étonne, tout va de mal en pire »

Devenu maçon dans une entreprise locale, il travaille régulièrement sur des chalets de « ge-bour » (bourgeois) à Megève. « Tu le vois le gouffre, il est devant ta gueule », dénonçant ainsi le fait qu’une seule personne concentre autant de richesses dans ses mains.

Pour lui, l’avenir semble assuré jusqu’au mois de décembre du fait du retard pris sur les chantiers avec le confinement. Après tout est flou. Il craint que les intérimaires sautent en premier, laissant le peu de travail aux salariés en CDI.

Et le décolletage est dans une bien pire situation, ce qui ne l’empêche pas de critiquer ces patrons devenus millionnaires avec l’automobile, et n’ayant jamais cherché à se diversifier. Un manque de bon sens flagrant : « on sait que c’est un truc fossile, le carburant machin, on sait qu’un jour ou l’autre y en aura plus ».

La suite au point de vue économique et politique ? « Les gens n’ont pas de mémoire. Ca va finir en patriotisme. Tu vois bien, il y a l’extrême droite dans toute l’Europe. Là j’ai entendu dernièrement, ils annoncent Macron Le Pen au deuxième tour. Un jour ou l’autre elle va passer, à force que l’autre il fait que de la merde »

Pour Eric, dont l’horizon culturel est large, la crainte de voir Marine Le Pen au pouvoir est avéré. C’est d’ailleurs pour cela, qu’il à voté Macron en mai 2017. Enfin, « non j’ai pas voté Macron. J’ai voté contre Le Pen… Pas le choix, comme Chirac/Le Pen ». Fidélité à la mémoire antifasciste, avant toute chose.

La gauche, la droite ? Pour lui, « ils sont tous pareils » bien qu’il précise n’avoir connu que ça. Connu quoi ? Une gauche caviar pourri par les bobos, une droite clientéliste et affairiste, forcément la méfiance et le dégout s’installe.

Alors, on se demande : mais où est passé la tradition historique de la Gauche ? Cette tradition qui a vu des générations d’ouvriers être dévoués à la Cause, ne faisant pas de la politique un plan de carrière. Qui sait ? Peut être que la crise économique et social qui va s’abattre sera le signal d’un retour à cet héritage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.