À l’origine de Flaine, une esthétique de la domination


Culture, Vie quotidienne / vendredi, août 7th, 2020

À la sortie de la seconde guerre mondiale, le déclin du mode de vie paysan-villageois a été remplacé par la conquête du capital des espaces montagnards, accélérée par un marché touristique en plein essor.

Économiquement prometteuse, la ruée vers l’ « or blanc » fut encadrée par des « plans neiges » entre 1964 et 1977. Des « plans » qui n’ont de planification que le nom : à la manœuvre, ce sont des grands bourgeois disposant d’importants capitaux et agissant selon leur intérêt privé.

Lié au premier « plan neige », la station de ski à Flaine est un exemple typique de cette urbanisation anarchique et destructrice des Alpes.

C’est en 1954 que le cirque de Flaine est « découvert » par Gérard Chervaz, un architecte genevois adepte du ski de randonnée qui rêvait d’en faire une méga-station touristique sans en avoir les fonds suffisants.

Finalement le projet fut financé par Eric Boissonnas, « cet aristocrate au langage châtié, précieux même », comme se plait à le décrire la journaliste Danielle Arnaud en 1975.

Protestant pratiquant, Eric Boissonnas était le directeur général de l’entreprise pétrolière « Schlumberger Limited » pour l’Amérique du Sud après son mariage avec la fille Schlumberger. Son frère Pierre, directeur de la Banque de l’Union parisienne, convaincu du projet après une visite en hélicoptère finit d’apporter les capitaux manquants.

En accord avec la mairie des Carroz, Eric Boissonnas fonde le 1er septembre 1959, la S.E.A.M.A.G (Société d’études pour l’aménagement du massif entre l’Arve et le Giffre). Devenue en 1962 la Société d’aménagement Arve-Giffre, gérée conjointement par Eric Boissonnas et les différentes communes aux alentours, elle reprenait la gestion du télécabine pour réaliser les travaux de construction de la future station.

Dans un article de 1966, le journal France soir révèle toute la conception surréaliste et décadente d’Eric Boissonnas :

Son rêve était colossal : une cité ultra-chic à l’américaine. Buildings intégrés, piscines chauffées en plein air, drugstores, altiport (…) 100 kilomètres carrés de pistes (…)

Pour éviter le verglas, il voulut une route chauffée. Les fils électriques devaient êtres noyés dans le bitume.On l’en dissuada. Alors, pour garder à sa route une pente de 7 %, il préféra l’allonger (elle a 22 km).

Et les travaux ont rencontré de nombreuses résistances de la nature elle-même. Il a fallu creuser, marteler, exploser, littéralement saccager des écosystèmes, pour s’approprier l’espace. En 1969, Maurice Michaud, l’ingénieur des plans neiges, expliquait dans un de ses rapports :

le dynamisme de construction s’est manifesté sous le signe d’une véritable anarchie (…) On a construit un peu partout où l’on trouvait des terrains à acheter. On a construit ainsi dans les réceptions des pistes et même dans les pistes

Au total, la route d’accès à la station aura coûté 8 millions de francs, entraînant l’expropriation de 70 paysans sur le tronçon Carroz-les-Molliets. Ce ne fut pas faute de résister, avec la création en janvier 1964 d’un groupement de défense contre l’expropriation bien que celui-ci ne contestait pas la construction de la station.

Tout en ayant sa dignité, ce comité contre l’expropriation relevait surtout d’une « défense paysanne » plutôt que d’une authentique protection de la Biosphère.

La démesure des travaux face aux écosystèmes entraina le ralentissement du chantier. Arrêté entre juillet 1964 et juillet 1966, les travaux ne reprirent qu’avec l’aide d’un prêts du Fonds de développement économique et social, faisant passer de 5 000 à 6 000 le nombre de lits autorisés.

L’entreprise d’Eric Boissonnas pouvait compter sur la réélection d’Henri Briffod, député SFIO de Bonneville, au Conseil départemental en 1964 grâce au soutien appuyé de l’évêque d’Annecy, Monseigneur Sauvage.

Un tel projet porté par des grands bourgeois au style de vie hors sol ne pouvait que se refléter dans une esthétique « artistique ». C’est en effet tout le sens du choix du style « Bauhaus » par l’architecte américain Marcel Breuer, avec des réalisations d’artistes comme Topor, Vasarely, Arman.

Le Bauhaus est un mouvement artistique né dans les années 1920, ces « années folles » marquées par une consommation outrancière de drogues et une insouciance, conséquences sociales du traumatisme de la Première Guerre mondiale.

Le principe central du Bauhaus est la fonctionnalité avec le rapprochement de l’art et de l’artisanat, sur un mode industriel. Du point de vue artistique, cela pose problème puisque le principe du Beau est mis de côté. En effet, pour le Bauhaus, la Beau n’est pas fonctionnel.

Concrètement, cela donne à Flaine des immenses bâtiments en béton ornés, avec des balcons carrés aux balustrades grillagées, des cadres de fenêtres triangulaires : « les buildings de béton (…) choquent, n’ayons pas peur de le dire. La décorations des hôtels, du forum, étonne. C’est un parti-pris » écrira un journaliste de Paris-L’intransigeant en décembre 1969.

Cela exprime une approche anthropocentrée, où l’être humain se pense central et s’impose en conquérant un écosystème marqué par le quiétude du « désert blanc ».

« La montagne, elle, se défend » écrivait France-soir en 1966. Ce n’était là qu’une posture rhétorique car ni la montagne, ni les animaux ne peuvent s’organiser et lutter. Pour cela, il eut fallu que les ouvriers et les paysans expropriés résistent, non pas simplement pour une meilleure indemnisation, mais contre l’écocide. Cela exigeait un haut niveau de conscience…

Un niveau de conscience absent de la période dite des « trente glorieuses ». Pourtant, il suffit de revoir le reportage de présentation de la station de 1972, pour se convaincre de l’absurdité de ce projet. Le champ lexical utilisé reflète toute la démarche de destruction de la nature :

Avec deux ans de retard et d’un coût total de 250 millions de francs, la station est finalement inaugurée le 17 janvier 1969. Elle est un chef-d’œuvre de la domination de la bourgeoisie sur la Biosphère ; un « chef d’œuvre » qui du point de vue du XXIe siècle apparait totalement en décalage.

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