Quand le terrorisme patronal frappait à Cluses (3) : les nervis du SNPMI à l’oeuvre


Histoire populaire / mercredi, septembre 2nd, 2020

Dirigée à partir de 1982 par Jean-Pierre Dubosson, industriel de Cluses, la section Haute-Savoie du SNPMI de Haute-Savoie possédait ses bureaux au 6 avenue Charles Poncet à Cluses.

Le centre du décolletage français fut bien une place forte du syndicat patronal d’extrême droite, dont les actions coups de poing ont marqué la classe ouvrière organisée de la vallée de l’Arve (une chronologie détaillée est disponible en fin d’article).

Un des signes avant coureur fut le saccage à l’automne 1980 des bureaux de l’EDF à l’Epinette par une soixantaine de patrons. La raison ? Un mouvement de grève massif touchant l’EDF, avec des coupures de courant dans certaines usines.

Après l’arrivée de la Gauche au pouvoir en mai 1981, c’est l’annonce de lois sociales dès le mois de septembre qui va exciter la férocité patronale.

Dès le 9 février 1982, JP Dubosson pratique le lock-out de son usine de 25 salariés en guise de protestation. Pendant cet évènement, l’entreprise reçoit la visite de deux contrôleuses du travail demandant à vérifier les fiches de paie.

Ce contrôle sera finalement obstrué par la présence d’une soixantaine de membres du SNPMI, faisant bruyamment valoir leur désaccord. Pour cette action d’entrave au travail d’inspection du travail, les trois meneurs, dont Jean-Pierre Dubosson, furent condamnés le 23 décembre 1983.

Trois mois plus tard, l’Union Locale CGT de Cluses est vandalisée pendant la nuit et le mois suivant, le 9 juin 1982, une action coordonnée voit la mise à sac des unions locales de Thonon, d’Annemasse et de Sallanches. Les vitrines sont brisées, les murs tagués par « CGT = Cancer Généralisé du Travail », et les documents sont volés et dispersés ou noyés sous du purin, comme ce fut le cas à Sallanches.

Au mois de juillet 1982, alors qu’il est certain que les lois Auroux vont être adoptées, le SNPMI va jouer son va-tout. Dans la semaine du 5 juillet 1982, il organise des dizaines d’actions de blocage des trains dans le pays. On en recense à Rennes, Angoulême, Lyon, en Lorraine, dans le Tarn-et-Garonne, en Charente, en Alsace, dans le Centre, etc.

C’est dans ce contexte que le « syndicat national des décolleteurs de Savoie » répond à l’appel en invitant au blocage le 5 juillet de la ligne TGV Genève-Paris en gare de Bellegarde. Le SNPMI se rattache à l’action qui voit 200 patrons se rassembler avant d’être dispersés par les gaz lacrymogènes. Les protestataires finiront par déverser une remorque de gravier sur la route de Culoz.

Trois jours plus tard, c’est avec stupeur que le maire de Cluses trouve sa porte d’entrée criblée de 5 impacts de balles. C’est que Mr Montessuit avait brisé la tradition d’élection de notables industriels au poste de maire.

Élu lors de la vague de gauche aux élections municipales de 1977, Mr Montessuit était un instituteur vivant dans le quartier HLM des Ewües. Il n’en fallait pas moins pour s’attirer la suspicion des éléments fascisants du SNPMI, dont fut membre jusqu’en 1994 Dominique Martin, responsable local du Front National.

Face à un tel climat de violence réactionnaire, la Gauche organise une manifestation le 18 juillet, en référence au meurtre de trois ouvriers par les fils du patron Crettiez le 18 juillet 1904. Dans un communiqué, les organisateurs signataires de l’appel (CGT, CFDT, FEN, PCF, PS, ASTIF, CSCV, JOC et le MRAP) déclarent :

Les organisations signataires dénoncent vigoureusement de tels actes menaçant la démocratie et regrettent la passivité des pouvoirs publics et de l’administration qui permet au patronat local d’agir en toute impunité et de créer un climat de violence contraire à la volonté des travailleurs telle qu’elle a été exprimé le 10 mai 1981 (…)

C’est pourquoi, les signataires demandent aux travailleurs de montrer leur détermination pour faire respecter la LOI et les LIBERTES et pour que cesse la violence, en se rassemblant pacifiquement et en masse, dans le calme et l’unité,

LE DIMANCHE 18 JUILLET A 10 HEURES (place de la MAIRIE à Cluses) afin que ne se reproduisent pas les évènements du 18 juillet 1904 où 3 ouvriers furent assassinés à CLUSES, par des patrons, au cours d’une manifestation pacifique

Sous le mot d’ordre « Halte à la violence patronale », ce sont 700 personnes qui répondent à l’appel au rassemblement unitaire. Le président de l’Association d’aide et de soutien des travailleurs immigrés en Faucigny (Astif) dénonçant à juste titre :

Un petit noyau de patrons durs et musclés voient rouge dès que la gauche éternue à Cluses

Cela ne décourage pas pour autant le SNPMI : comment pourrait-il en être autrement alors que la Gauche était sur une posture de défense de la « légalité républicaine » par ailleurs critiquée comme absente ? Jamais il ne fut question d’organiser l’auto-défense ouvrière…

Ainsi, deux jours après avoir empêché deux militants CGT de prendre leur poste chez Caux Industries à Cluses, le syndicat organise le 29 octobre une manifestation à Annecy contre les lois Auroux. Sur des pancartes, on y lit des messages évocateurs comme « Les entreprises ne disparaîtront pas sans combattre ». En guise de symbole, un tour multi-broches est incendié devant la préfecture.

Car si le SNPMI n’a pas pu empêcher l’adoption des lois Auroux, il va assumer une démarche anti-démocratique en s’opposant partout dans le pays à la mise en oeuvre de la loi par les inspecteurs du travail.

>> Voir aussi : l’Unité, hebdomadaire du PS, évoque les agressions du SNPMI en 1983

Le 31 mai 1983, le SNPMI investit les locaux de l’EDF touché par une grève massive. Encore une fois, une soixantaine de patrons armés de pavés, de matraques et de bombes lacrymogènes, incendient les câbles, brisent les postes-sources, enfoncent les portes, cassent des vitres. Ils séquestrent même plusieurs agents, les obligeant à couper les lignes prioritaires qui alimentent, entre autres, l’hôpital.

Une nouvelle manifestation de protestation de la Gauche aura lieu à Cluses le 7 juin. A la fin de l’année, plusieurs membres du syndicat patronal passent devant le tribunal et sont condamnés.

Des actions auront pourtant encore lieu tout au long de la décennie 1980, comme en 1987 où Pedro Bugueno, délégué du personnel CGT à l’usine Vuarchex menacé de licenciement, sera violemment agressé avec son camarade Belhi, tombant d’un escalier.

Finalement, l’épisode de terreur patronale du SNPMI des années 1980 vient fermer le premier cycle historique du mouvement ouvrier, ouvert avec le conflit à Cluses en 1904.

Cet article a pu être écrit grâce aux précieuses archives syndicales de l’IHS 74. Nous les en remercions.

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