9 novembre 1932 : l’armée tue des ouvriers antifascistes à Genève10 min read


Histoire populaire / lundi, novembre 9th, 2020

A l’époque où Genève n’était pas encore une immense place financière du capitalisme mondial, il y avait des quartiers ouvriers. Dont celui de la Jonction, parsemé d’usines aujourd’hui reconverties en centres culturels alternatifs, qui allait fournir les martyrs du 9 novembre 1932.

Dans les années 1930, la classe ouvrière de Genève fut secouée comme partout ailleurs par la grande crise de 1929, avec un taux de chômage autour de 9 %.

Pourtant, alors que Genève n’était pas connue pour sa forte agitation ouvrière – la grève générale de 1918 y fut limitée – les élus socialiste élus en 1930 au Conseil d’Etat étaient déjà trop encombrant pour la Droite.

Il faut dire que le Parti Socialiste de Genève (PSG) était sous domination de son aile gauche, incarnée par le grand leader Léon Nicole. Cette aile gauche se rapprochait de la social-démocratie à Vienne : marxiste, reconnaissant l’URSS, mais refusant la transformation révolutionnaire.

Or, comme dans tous les autres pays capitalistes de l’époque, des scandales financiers éclataient, ruinant les petits propriétaires comme le scandale de la Banque de Genève, dirigée par le président du Conseil d’Etat, ou la Banque d’Escompte Suisse.

La fraction parlementaire du PSG protestait vivement contre ces magouilles financières, demandant d’ailleurs l’abrogation d’une loi de finances. Le PSG réussi à faire retenir cette proposition sous la forme d’une initiative soumise au référendum populaire.

Bien que rejetée, il n’en suffisait pas plus pour effrayer la bourgeoisie genevoise, comme l’analysait Léon Nicole lui-même :

La bourgeoisie genevoise vit alors qu’elle était prisonnière de sa démocratie et qu’elle ne pourrait venir à bout du mouvement socialiste que par des moyens qui frisent l’illégalité »

Les fascistes appelaient à assassiner les leaders socialistes qui osaient vouloir « faire payer les riches » pour la crise économique. De même, la participation de Léon Nicole au « congrès mondial de lutte contre la guerre impérialiste » initié par les communistes à Amsterdam en août 1932 était insupportable pour l’Union Nationale, principal parti fasciste à Genève.

Une étape fut franchie dans la nuit du 5 novembre 1932 avec l’appel à un meeting le 9 novembre à la salle communale de Plainpalais, située au coeur du quartier ouvrier. Le meeting visait à mettre en accusation les chefs socialistes.

La complicité gouvernementale était évidente : le 8 novembre, le conseil d’Etat appelait les hôpitaux à se tenir prêt et le 9 au matin, il fut ordonné de monter des mitrailleuses sur les camions militaires chargés du maintien de l’ordre.

Malgré les échecs au parlement pour faire interdire la réunion-provocation fasciste, le journal socialiste Le Travail appelait à une contre-manifestation, en guise de « droit de réponse ».

La contre-manifestation mobilisa dans la soirée les troupes ouvrières de Carouge et de la Jonction, rassemblant environ 10 000 personnes.

Les manifestants huèrent les fascistes et une dizaine de soldats du maintien de l’ordre furent désarmés. Cela ne fut guère difficile du fait qu’une partie de ses bataillons étaient eux-mêmes composés d’ouvriers des mêmes quartiers.

Retirées du côté du boulevard du Pont-d’Arve, des troupes se trouvaient en face d’une centaine de manifestants clairsemés. La répression vira au massacre : il y a 13 morts, dont le leader communiste Henri Fürst, ainsi qu’un vieil ouvrier Clerc, dont le fils se trouvait dans le bataillon bourreau. Des balles touchaient même des passants, comme par exemple un simple joueur de billard dans un café tué sur le coup.

A cela s’ajoutait plus d’une soixantaine de blessés, ainsi qu’une vingtaine d’arrestations**, parmi lesquels Léon Nicole ainsi que des leaders communistes comme Jules Humbert-Droz.

Placés à la prison Saint-Antoine dans des cellules d’isolement, ils se lançaient dans une grève de la faim en protestation, l’immunité parlementaire de Léon Nicole étant annulé dès le mois de décembre 1932.

Alors que les socialistes se retiraient des heurts, laissant leurs troupes désorganisées, les communistes organisaient un cortège de plusieurs centaines de manifestants, parcourant la ville aux cris d’ « Assassins ! » et en chantant l’Internationale. Un meeting improvisé se tint dans la foulée : le mot d’ordre de grève générale fut lancé pour le lendemain.

Mais sous pression de son aile droite, le Parti socialiste suisse (PSS) tout comme la direction de l’Union des syndicats (USS), refusèrent la grève générale dès le jeudi 10 novembre.

Ces organisations s’en remettaient à la perspective de la grève au samedi 12 novembre afin d’assister aux funérailles des victimes. Avec son principal leader en prison, le parti socialiste genevois ne pouvait plus s’autonomiser de la stratégie du parti socialiste suisse.

Et celle-ci était clair :

« Il faut une rupture de plus en plus nette sur toute la ligne… le pire danger que présentent les communistes, c’est leur appel à la violence, à la manière forte » Paul Graber, de l’aile droite du PSS

Pourtant, un climat émeutier régnait dans les quartiers ouvriers de Genève, des soldats rassemblés pour prêter serment à la constitution allant même jusqu’à dénoncer leurs chefs aux cris d’ « Assassins », « Salauds », Ne marchez pas ! ». Vingts soldats furent traduits en conseil de guerre.

En France, l’Humanité remarque quelques semaines plus tard :

On n’a pas oublié que la bourgeoisie suisse, n’ayant plus confiance dans ses régiments genevois, composés en majorité d’ouvriers, fit appel à des régiments du Valais dont le recrutement est fait dans la masse paysanne.

Ce faisant, la bourgeoisie a poursuivi jusqu’au bout sa tactique de toujours qui est d’opposer les travailleurs des champs à ceux des usines, les paysans au prolétariat (28 décembre 1932)

La politique centriste du PSS laissait ainsi le champ libre à l’armée pour s’organiser et garantir l’ordre grâce à l’état de siège militaire mis en oeuvre par le Conseil d’Etat.

Malgré l’échec de la grève générale unitaire, l’arrêt de travail fut largement suivi le samedi 12 novembre, ce « jour de deuil pour la classe ouvrière et le Parti socialiste ».

Bravant l’interdiction de manifester, 20 000 personnes défilèrent pour accompagner le cercueil du communiste Henri Fürst, tué d’une vingtaine de balles de mitrailleuse en première ligne des manifestants du 9 novembre. A la suite de cela, une vaste campagne de répression des communistes touchait toute l’administration suisse.

Le 22 décembre 1932, 4 000 personnes assistèrent encore à un meeting à Plainpalais à Genève pour exiger la libération immédiate des incarcérés et la justice contre les coupables du massacre du 9 novembre.

Dans un contexte de montée du fascisme partout en Europe, la répression sanglante du 9 novembre 1932 à Genève marqua les esprits de la gauche internationale.

Le 19 novembre, un meeting organisé par le Secours Rouge eut lieu au stade Bullier à Paris, avec des orateurs socialistes et communistes demandant la libération immédiate des prisonniers et l’unité d’action contre la guerre et le fascisme.

Quant aux incarcérés du 9 novembre 1932, dont Léon Nicole, ils furent jugés à la fin mai 1933 dans un procès qui lui reprochait surtout d’être un « communiste dissimulé », « prêchant la révolution » et « entretenant la lutte des classes ». Léon Nicole fut emprisonné pour six mois.

Ce sont pourtant des suites de ce massacre qu’en novembre 1933, soit quelques jours après sa libération de six mois de détention, les socialistes obtenaient la majorité des sièges au Conseil d’Etat. Léon Nicole devenait le chef du département de la sécurité et de la justice, celui même qui l’avait jeté en prison un an plus tôt.

Mais, miné par ses contradictions entre sa droite et sa gauche, le « gouvernement socialiste » fut bien incapable de rien. L’expérience gouvernementale finit d’achever les divisions internes du PSS, Léon Nicole en étant exclu en 1939. Il fonda ensuite la Fédération socialiste suisse, embarquant avec lui les sections socialistes de Vaud et de Genève.

Dans les années 1940, cette fédération en lien avec les communistes Genevois, aida de nombreux résistants d’Europe à fuir le nazisme pour rejoindre les maquis FTP des pays de Savoie.


** Voici les noms des manifestants arrêtés le 9 novembre 1932 :

Emile Senn, Max Hofer, Otto Haetzler, Robert-Léon Magevand, Franz Pinggera, Edmond Isaak, Auguste Millausson, François-Auguste Lebet, Lucien Tronchet, Kiamil Noury Mahmoud, Alfres Wolrich, Jules Daviet, Françis-Pierre Baeriswyl, Alfred Baudin, Edmond Baudin, Dmond Duboux.

Un documentaire sur cet évènement historique :

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