Portrait littéraire d’immigrés savoyards dans le Paris du XVIIIe


Histoire populaire / mardi, février 9th, 2021

Louis Sebastien Mercier (1740-1814) était un philosophe des Lumières. Voici le portrait qu’il dresse, en vieux français, des immigrés savoyards dans la capitale parisienne. Le texte est tiré du chapitre 318 de « Tableau de Paris » publié entre 1781 et 1788.

… ces honnêtes enfans, qui de Savoye arrivent tous les ans, et dont la main légèrement essuie ces longs canaux engorgés par la suie. Volt.

Ils sont ramoneurs, commissionnaires, et forment dans Paris une espèce de confédération qui a ses loix. Les plus âgés ont droit d’inspection sur les plus jeunes il y a des punitions contre ceux qui se dérangent : on les a vus faire justice de l’un d’entr’eux qui avoit volé ; ils lui firent son procès et le pendirent.

Ils épargnent sur le simple nécessaire, pour envoyer chaque année à leurs pauvres parens.

Ces modèles de l’amour filial se trouvent sous les haillons, tandis que les habits dorés couvrent les enfant dénaturés.

Ils parcourent les rues depuis le matin jusqu’au soir, le visage barbouillé de suie, les dents blanches, l’air naïf et gai : leur cri est long, plaintif et lugubre.

La rage de mettre tout en régie en a formé une du ramonage des cheminées . Les régisseurs ont classé ces petits savoyards ; et l’on a vu dans des maisons neuves et blanches, tous ces visages basanés et noircis, qui étoient aux fenêtres, en attendant de l’ouvrage.

L’établissement de la petite poste a fait tort aux savoyards. Ils sont moins nombreux aujourd’hui, et l’on dit que leur fidélité, si longtents éprouvée, commence à n’être plus la même ; mais ils se distinguent toujours par l’amour de leur patrie et de leurs parens.

Il est bien cruel de voir un pauvre enfant de huit ans, les yeux bandés et la tête couverte d’un sac, monter des genoux et du dos dans une cheminée étroite et haute de cinquante pieds ; ne pouvoir respirer qu’au sommet périlleux ; redescendre comme il est monté, au risque de se rompre le col, pour peu que la vétusté du plâtre forme un vuide sous son frêle point d’appui ; et la bouche remplie de suie, étouffant presque, les paupières chargées, vous demander cinq sols , pour prix de son danger et de ses peines.

C’est ainsi que se ramonnent toutes les cheminées de Paris ; et des régisseurs n’ont enrégimenté ces petits malheureux, que pour gagner encore sur leur médiocre salaire. Puissent ces ineptes et barbares entrepreneurs se ruiner de fond en comble, ainsi que tous ceux qui ont sollicité des privileges exclusifs !

Ces allobroges de tout sexe et de tout âge ne se bornent pas à être commissionnaires ou ramonneurs.


Les uns portent une vielle entre leurs bras, et l’accompagnent d’une voix nasale. D’autres ont une boîte à marmotte pour tout trésor. Ceux-ci promenent la lanterne magique sur leur dos, et l’annoncent le soir au moyen d’une orgue nocturne, dont les sons deviennent plus agréables et plus touchant parmi le silence et les ténèbres.

Les femmes étalant leur étonnante fécondité, sous le masque de la laideur, vous montrent des enfans, et dans leur hotte, et pendus à leurs mamelles, et sous leurs bras, sans compter ceux qu’elles chassent devant elles ; le tout pour attirer les aumônes : dégoûtantes, maigres, noires, et paroissant âgées, elles sont toujours grosses à pleine ceinture.

Les vielleuses des boulevards portent sur une gorge souillée un large cordon bleu, qui quelquefois a servi à une majesté. Ce cordon déchu leur sert de bandouliere. Ainsi les marques de dignité périssent ou retournent à leur véritable emploi.

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