Au collège de la Roche-sur-Foron, derrière la mémoire de Napoléon, une promotion du militarisme ?


société / lundi, mai 10th, 2021

Au collège des Allobroges de la Roche-sur-Foron, des cours sont dispensés à 140 élèves de 3e et de 5e sur la figure de Napoléon Bonaparte en mémoire des 200 ans de sa mort. Une démarche qui, si l’on y prête attention, semble aller plus loin qu’un simple intérêt historique…

Le professeur d’histoire qui s’occupe des cours « pédagogiques et instructifs » sur la mémoire Napoléon Ier est également officier de réserve de la marine nationale, dont il est lui-même le chargé de communication. Dans une présentation publique, ce professeur rappelle qu’il a été engagé en tant que lieutenant de réserve de l’armée de terre, et qu’il est auditeur de l’IHEDN, un Institut des hautes études de défense nationale qui déclare avoir « pour mission de promouvoir la culture de défense ».

Un professeur particulièrement investi dans la promotion de l’armée puisque c’est également lui qui a fondé en 2011 la « classe de 3e défense et sécurité globale » dans ce même établissement. En fait, on l’aura compris, ce professeur est un relais de l’armée dans l’éducation nationale.

Sous couvert de mémoire et d’intérêt historique, ce bicentenaire de la mort de Napoléon le 5 mai 1821 ne pouvait qu’offrir un nouvel espace de promotion des valeurs militaires…

Dans l’article du Dauphiné libéré relatant ces cours à la mémoire de Bonaparte, article par ailleurs illustré par une photo d’élèves devant un drapeau floqué de l’aigle impérial, on apprend que  « l’émotion des jeunes montait d’un cran lorsqu’ils se sont mis débout afin d’écouter ‘le chant du départ’ ». Ce chant est un hymne militariste à la conquête impériale, dont voici une partie des paroles :

La trompette guerrière
A sonné l’heure des combats
Tremblez ennemis de la France,
Rois ivres de sang et d’orgueil !
Le peuple souverain s’avance,
Tyrans, descendez au cercueil.
La République nous appelle,
Sachons vaincre ou sachons périr!
Un Français doit vivre pour elle,

On est là dans l’orgueil français, le chauvinisme doublé d’une culture militariste, dont le Premier Empire est l’incarnation même. On est bien loin des révolutionnaires de 1792 qui, pour le coup, défendaient les conquêtes de la Révolution française face aux monarchies menaçantes.

Pour parler de la mémoire de Napoléon Ier, on ne peut pas se contenter de le présenter de manière unilatérale comme il est fait dans ces « cours ». Car, la présentation élogieuse de Bonaparte telle qu’elle est rapportée par le Dauphiné, respire bon une lecture personnelle, soucieuse de valoriser l’image de la « grandeur française ».

Or, derrière l’hymne du « chant des départs » aux apparences républicaines, il y a surtout le coup d’Etat en 1799 par lequel Napoléon Bonaparte est arrivé au pouvoir. Une tradition qui perdura bien au-delà du coup d’Etat en décembre 1851 par son neveu Bonaparte III, formant un véritable courant de la Droite française, le bonapartisme.

Car Napoléon Bonaparte, c’est surtout Napoléon Ier, sacré Empereur des français à Notre-Dame-de-Paris en 1804, se lançant dans une fuite en avant de conquêtes en Europe et en Afrique… Un élan militaire qui certes accompagne la stabilisation d’après la Révolution, mais revêt aussi un aspect d’expansion impériale.

En fait, il n’est pas difficile de comprendre que la valorisation unilatérale de l’héritage napoléonien ne peut que satisfaire l’armée : puisque le monde va en se déchirant chaque jour un peu plus, il faut activer des mythes mobilisateurs, une ferveur nationale, pour ne pas dire nationaliste.

Un tel cours de mémoire sur Bonaparte pourrait être anecdotique… Mais il provoque un malaise de par le fait qu’il soit dispensé par un professeur tant engagé pour le compte de l’armée. Un malaise d’autant plus ressenti que l’actualité a mis sur le devant de la scène une tribune de milliers de militaires menaçant d’investir les rues pour « sauvegarder nos valeurs civilisationnelles ».

Face à l’ambiance actuelle de valorisation des valeurs guerrières, l’attachement aux valeurs démocratiques exigent que soient mis en avant la paix entre les peuples, la fraternité internationale plutôt que les désirs de conquêtes, l’élan militariste.

3 réponses à « Au collège de la Roche-sur-Foron, derrière la mémoire de Napoléon, une promotion du militarisme ? »

  1. On a l’impression que vous faites comme les élèves de Samuel Paty. Mes convictions sont à gauche cependant je trouve anormal que vous preniez partie sur des cours d’histoire. Et je vous rappelle que « le chant du départ » était un des cinq chants « patriotiques » qu’ un candidat au certificat d’études devait connaître il y a 50 ans au même titre que la Marseillaise le Chant des Partisans ou les Allobroges… ATTENTION ne tombez pas dans le piège. J’attends votre réponse.

  2. N’oublions pas que Napoléon était un guerrier et un stratège mais qu’il a écrit le code civil et bien d’autres bases de notre vie de tous les jours sans occulter son côté sanguinaire ne reecrivons pas l’histoire même si c’est à la mode actuellement enlever des chapitres qui déplaisent équivaut à une censure

  3. Bonjour Mme Nasseys,

    Sans doute vous avez répondu sous le coup d’une pulsion qui vous a empêché de peser vos mots. Comparer un article sur un événement qui illustre la montée du militarisme dans ce pays au terrorisme islamiste nous semble hors de propos et indigne.

    Nous pourrions rétorquer que l’extrême-droite n’utiliserait pas une autre méthode pour tenter de désamorcer la critique. Mais par respect pour votre engagement, que nous savons sincère, nous ne le ferons pas.

    Nous ne sommes pas des déboulonneurs de statues, ni des islamistes, l’Histoire doit être enseignée dans son intégralité. Mais en tant que personnes de gauche, nous sommes en droit de critiquer un personnage qui a été au centre d’un élan guerrier impérial, surtout, nous avons le devoir de critiquer que cette vision dépassée puisse être diffusée positivement, que ce soit à travers un « hommage » orienté, ou l’article de presse emphatique qui le relate.

    Quant au code civile de 1804, il consacre l’asservissement des femmes, à rebours des conquêtes populaires de la révolution française, ce n’est pas pour nous un faire-valoir de quoique ce soit.
    De plus, ce n’est pas parce qu’il régit notre vie juridique qu’il n’en existe pas une critique de gauche.

    Relisez l’article autant de fois qu’il le faudra, examinez les éléments, et vous conviendrez sans doute, que cet hommage à Napoléon ne relevait pas d’un simple cours. Des journalistes ont été invités, les élèves chantaient, debout, devant un drapeau de l’empire, et en considérant ses engagements en dehors de l’éducation nationale il semblerait que le rapport de ce prof à l’Histoire fasse passer une forme de militantisme avant la présentation objective de ce qu’a été le 1er empire. Quant à l’article de presse qui le relate, il ne fournit pas non plus de complément permettant de prendre du recul.

    Si vous avez le cœur à gauche, vous préférerez aux chants Napoléoniens ces quelques mots de Jean Jaurès, qui nous rappellent que la guerre rôde toujours et notamment en temps de crise :

    « Nous savons très bien, les uns et les autres, qu’il y a dans le monde capitaliste des forces formidables de conflit, d’anarchie violente, d’antagonismes exaspérés que le prolétariat universel, au degré insuffisant d’organisation et de puissance politique où il est parvenu, ne peut se flatter encore de maîtriser avec certitude. La concurrence économique de peuple à peuple et d’individu à individu, l’appétit du gain, le besoin d’ouvrir à tout prix, même à coups de canon, des débouchés nouveaux pour dégager la production capitaliste, encombrée et comme étouffée sous son propre désordre, tout cela entretient l’humanité d’aujourd’hui à l’état de guerre permanente et latente ; ce qu’on appelle la guerre n’est que l’explosion de ce feu souterrain qui circule dans toutes les veines de la planète et qui est la fièvre chronique et profonde de toute vie.[…]
    Oui, nous savons cela, et nous savons aussi que la force ouvrière n’est pas encore assez organisée, assez consciente, assez efficace, pour refouler et neutraliser ces forces mauvaises. Ou bien le prolétariat, séduit par une fausse apparence de grandeur nationale, et corrompu par une part dérisoire du butin capitaliste et colonial, ne s’oppose que mollement aux entreprises de la force. Ou bien les classes dirigeantes embrouillent si habilement la querelle née de l’antagonisme économique que les prolétaires n’en démêlent point l’origine. Ou bien, quand leur conscience est mieux avertie, ils ne disposent pas d’une action suffisante sur le mécanisme politique et gouvernemental, et leur opposition est submergée par tous les éléments flottants et inorganisés que le capitalisme met en mouvement aux heures de crise. »

    Sous l’influence de Jean Jaurès la gauche pensait pouvoir résister à l’appel de la guerre, mais Jaurès assassiné, tout ce monde s’y fit entraîner. Et ceux qui revinrent de cette boucherie dirent : « Plus jamais ça ».
    Aujourd’hui la gauche doit tout faire pour que ces mots ne soient pas complètement vains. Vu la situation des rangs du mouvement ouvrier, il faudra sans doute bien plus ce que nous nous évertuons à faire modestement à travers cet article : tenter de reconnaître le militarisme dans son déploiement sournois.

    Si après avoir lu tout cela, vous pensez toujours que l’événement relaté dans notre article et le traitement qu’en a fait la presse ne relève pas du militarisme et que nous pouvons être assimilés à des islamistes. Alors peut-être qu’avoir le cœur à gauche ne suffit pas, il y faudrait la tête aussi.

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