Extrait des souvenirs d’un gosse de Chedde


Histoire populaire / mardi, juin 8th, 2021

Dans son livre « Les enfants de l’usine au pays du mont-blanc » publié en mars 2020, Eric Solvas raconte ses souvenirs d’une enfance à Chedde entre 1955 et 1965. Il y rappelle la vie sociale dans la cité ouvrière de ces années-là, avec parfois un brin de nostalgie, mais avec toujours une grande dignité.

On y comprend que l’ancienne communauté ouvrière a été lessivée par la « cité-dortoir », marquée par le poids de l’automobile et de l’allongement des trajets domicile-travail. Mais entre hier et aujourd’hui, ce qui reste c’est bien cette opposition entre un haut touristique fondé sur l’or blanc, et le bas marqué par un quotidien prisonnier du bagnole-boulot-dodo.

Une lutte des classes bien spécifique en somme, dans laquelle Chedde est « aujourd’hui une arrière-cour au service des basses besognes de l’économie touristique du pays du Mont-Blanc ».

Voici un extrait de l’ouvrage

Gens d’en haut. Gens d’en bas


Comme dans « Le Roi et l’oiseau » de Paul Grimault, il y a au pays du Mont-Blanc la ville haute et la ville basse ou plus exactement les villes hautes et la ville basse. C’est dans cette dernière que vivent « les petits ramoneurs de rien du tout » et autres gens de rien du tout ». Les mots « haut » et « bas » sont très connotés en montagne, et l’expression « fond de vallée » a quelquefois des résonances de bas-fond.

Quand j’étais au collège, puis au lycée, je compris vite qu’être de la cité ouvrière de Chedde était un handicap, une espèce de maladie même. Pour ceux qui venaient d’en haut, ce fond de vallée était une sorte de maladrerie. De quelle lèpre la petite cité était-elle donc atteinte ? Il est vrai que des symptômes étaient bien visibles. Ceux d’en haut descendaient l’hiver dans le brouillard. L’usine, noire, étalait ses hautes charpentes métalliques inhumaines ouvertes aux quatre vents et crachait ses fumées malodorantes aux couleurs de soufre. Certaines nuits, un cône de lumière blanche et glacée, frappait la montagne comme si l’usine lui jetait au visage ses expériences contre nature. De la poussière tenace noircissait le rebord des fenêtres. L’air que nous respirions sentait la chimie et nous rappelait que nous étions bien des enfants de l’usine. Sur la rive droite de la rivière, le crassier s’étalait et gonflait comme un bubon énorme et purulent. Pour ceux d’en haut, L’usine était une verrue qui suintait son poison sur nos pauvres et méprisables existences de « rien du tout ».

« T’es de Chedde ? » était une question dans laquelle se mêlaient la condescendance, la compassion ou le mépris. On pouvait voir alors une géographie de classe modelée par les adrets, les ubacs, l’altitude ou les fonds de vallée. Un sentiment aristocratique naissait de la pente. J’enviais cette aristocratie des hauteurs et je me demandais parfois comment on pouvait vivre sans montagnes, dans des paysages sans relief et même dans des plaines. Aller en montagne, c’était pour moi être des siens, accéder au monde d’en haut. Les chalets d’alpage m’apparaissaient être des lieux de vie paradisiaques. La fumée qui parfois s’en échappait, s’élevait et serpentait dans l’air en écharpes bleutées qui dégageaient des senteurs de résineux. Bientôt, je devrais redescendre dans la vallée, retrouver le chauffage central, le formica et les cheminées monstrueuses de l’usine.

Hors des montagnes, vivaient les cul-terreux, la plèbe, c’est-à-dire tous ceux qui avaient eu la malchance de ne pas être nés sur les hauteurs du pays du Mont-Blanc. Pour nous les enfants de l’usine, c’était la double peine : non seulement nous faisions partie des gens d’en bas mais nous étions les gosses nés d’une industrie lourde et par conséquent issus d’un milieu qui était comme une insulte à l’or blanc, au tourisme et aux paysages alpins.

Ceux d’en haut faisaient du ski ou jouaient au hockey. Ceux d’en bas faisaient de la gymnastique ou jouaient au foot. Ces pratiques sportives avaient un côté identitaire. Elles étaient une marque d’appartenance. Soit on appartenait à la montagne, à un monde attractif que le tourisme magnifiait soit on appartenait à la plaine industrieuse et répulsive. Nous, les enfants de l’usine, nous y étions chez nous. Ce chez nous en valait bien un autre. Nous y grandissions sans imaginer que l’air souvent malodorant que nous respirions était délétère. Tel était le prix de la manne industrielle.

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