Route forestière du Col de Voza : en défense du biocentrisme


Ecologie / vendredi, juin 4th, 2021

Le projet de route forestière du col de Voza est symptomatique d’un rapport anthropocentré à la nature : elle serait un réservoir de matière première qu’il faudrait gérer convenablement. Une telle approche relève d’un rapport dépassé que la bourgeoisie entretient avec le monde : l’anthropocentrisme, l’homme « comme maître et possesseur de la nature ».

La forêt n’est perçue et comprise que comme une mine de matière première à extraire. La déconnexion avec la réalité est immense dans le contexte actuel d’effondrement général des formes de la vie, sur fond de changement climatique.

Cette idéologie est à l’œuvre dans différents organes de l’État, qu’on pense à l’INRA ou à l’ONF . Par exemple, Eric Berger de l’INRAE défend le projet en ces termes dans une vidéo conçue par la Communauté de Communes du pays du Mont Blanc :

« C’est une gestion qui effectivement est plus proche de la nature. On est plus proche d’une forme de cueillette, ce que l’on appelle la régénération par trouées, une sylviculture par trouées. C’est-à-dire qu’on va faire des emporte pièce dans certains secteurs où on va venir effectivement récupérer le matériel sur pied »

On a là un exemple parfait de la relation que l’homme entretient avec la nature sous le capitalisme.

Les forêts sont gérées, façonnées par la main de l’homme parce qu’elles ne seraient pas en mesure de se réguler par elles-mêmes. La nature n’engendrerait qu’un chaos informe ; et seule la rationalité et l’intervention de l’homme seraient en mesure de lui donner une direction, voire de lui permettre de rester en vie.

C’est ainsi que les forêts publiques françaises sont administrées, générant même un profit grâce à la vente du bois abattu. L’ONF défend par ailleurs la chasse comme moyen de « réguler » les espèces, niant par-là le fait que ce sont la chasse et les activités humaines qui perturbent les biotopes et sont à l’origine de ces dérèglements.

Plus grave, la gestion humaine des forêts est aujourd’hui incorporée dans les modèles de compensation carbone, selon des politiques de « développement durable ». Les forêts bien gérées seraient en mesure de fixer le carbone.

Les forêts, anthropisées, artificialisées, servent de caution aux grandes puissances capitalistes, car la production de gaz à effet de serre serait compensée par une bonne gestion forestière. Tout cela ne reposant que sur des modèles numériques had oc, bricolés pour valider les thèses du développement durable. Cela est connu et dénoncé par des scientifiques de renom.

L’ultime folie consiste à vouloir aménager les forêts pour les aider à surmonter les effets du réchauffement climatique. Selon la logique du pansement sur une jambe de bois, on cherche à soigner les symptômes, tout en ne touchant en rien aux causes du désastre, et en artificialisant toujours plus ces espaces. Voici ce qu’en dit Olivier Leclerc, de l’ONF, dans la même vidéo :

« Donc on est en train de travailler et rechercher les essences qui vont s’adapter en travaillant sur le climat, en faisant de la modélisation. On recherche éventuellement des provenances en gardant les mêmes essences mais en ayant des provenances qui viennent un peu plus du sud »

Cette idéologie est en contradiction avec l’histoire de la biosphère, qui s’est développée durant des millions d’années sans gestion humaine. Il est temps pour l’humanité de refonder un rapport à la biosphère qui soit bâti sur une compréhension de ses mécanismes et sa réalité profonde. Pour cela, une démarche scientifique d’ampleur doit permettre d’approfondir nos connaissances sur les interactions entre les différentes espèces animales, végétales et fongiques.

Au sein d’une forêt par exemple, ces interactions sont d’une incroyable complexité et sont malheureusement encore insuffisamment comprises. La nature sait se développer et se régénérer lorsqu’elle est protégée efficacement et que l’ensemble des animaux peuvent s’y développer.

Elle devient alors cet espace dynamique d’une incroyable richesse, portée par une vie interdépendante, que les grandes expériences de renaturation récentes viennent illustrer. On pense par exemple à la réintroduction du loup dans le parc du Yellowstone qui a eu des effets bénéfiques sur les troupeaux, mais également sur les arbres, la stabilisation des berges des cours d’eau, etc. Monica Gagliano a également montré que les arbres gardent « en mémoire » des expériences sensibles.

Pour assumer et défendre une telle vision biocentrée qui tient compte du temps long de la nature, et particulièrement de la vie forestière, il faut s’opposer au temps court de l’accumulation du capital, et de son relais culturel, l’anthropocentrisme. Comme le remarque Peter Wohlleben

« Quand les capacités cognitives des végétaux seront connues, notre façon de considérer les plantes évoluera. Les forêts ne sont pas des usines à produire du bois ou des stocks de matières premières et accessoirement l’habitat de milliers d’espèces, ainsi que la sylviculture moderne a tendance à le penser »

L’humanité doit repenser son rapport à la nature dans le cadre du développement de la science. Faire la place à la nature sauvage ne constitue pas un retour en arrière, une sorte de primitivisme béat, ni un dogme imposé par des considérations illuminées. Cela est le résultat d’une compréhension scientifique de la réalité.

L’humanité fait partie de la biosphère et celle-ci ne peut être en pleine santé que si on lui laisse la place de foisonner. La crise écologique que nous traversons nous le rappelle amèrement.

Galilée avait remis l’homme à sa place en comprenant que la Terre n’était pas le centre de l’univers. Il faut désormais donner à l’homme la place qu’il doit occuper sur Terre ; non plus maître et possesseur de la nature, mais conscience et protecteur de celle-ci.

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