La Vallée de l’Arve et le développement de l’esthétique romantique


Culture / mardi, décembre 28th, 2021

C’est au cours du XIXème siècle que la Vallée de l’Arve devient un lieu à la mode où vont converger la noblesse et la bourgeoisie européennes, permettant l’essor du tourisme, concrétisé alors par la construction de vastes hôtels de luxe.

Hôtel de Londres Chamonix, par Duruy (vers 1860). Lithographie au Musée Alpin de Chamonix.

Une esthétique fruit d’une époque agitée

Cette mode et cet engouement se comprennent par l’évolution de la société. Ce début de XIXème siècle est une époque d’instabilité et de mutations : mutations politiques avec la Révolution française et la menace qu’elle a fait peser sur les monarchies européennes ; mutations économiques avec ce lent mouvement de transformation économique et social initié par la première révolution industrielle.

Les zones de haute montagne apparaissent désormais comme des refuges, des espaces vierges, préservés des transformations qui agitent le monde. Les régions alpines qui avaient été ignorées par l’aristocratie sous l’ancien régime, permettent à l’élite aristocratique et bourgeoise de trouver un échappatoire à la pollution et l’insalubrité des villes. Il est d’ailleurs révélateur que beaucoup de ces premiers touristes alpins sont originaires d’Angleterre, premier pays transformé par la première révolution industrielle.

Une esthétique instaurant un nouveau rapport à la nature

Dans cette première moitié du XIXème siècle, le romantisme incarne, sur le plan esthétique cette évolution de la société qui inaugure un nouveau rapport à la nature. En effet, de nombreux artistes romantiques ont trouvé dans la contemplation des paysages de haute montagne une source d’inspiration qui reflétaient une nouvelle manière d’appréhender la nature. Des peintres, des poètes, des romanciers se pressaient alors à Chamonix, autant pour fuir une société en pleine transformation que pour y trouver, conformément au goût de l’époque, un modèle artistique.

Mer de Glace, Chamouni, Weber.

Victor Hugo, un des plus illustres auteurs romantiques français, visita les Alpes à deux reprises, en 1825 et 1839. Ce qu’il écrit dans ses souvenirs de voyage atteste que l’esthétique romantique s’appuie sur une quête des grands espaces, de la nature vierge. Cependant la nature n’est pas perçue en tant que telle, pour elle-même, mais comme support à la contemplation :

« Le touriste vient y chercher un point de vue ; le penseur y trouve un livre immense où chaque rocher est une lettre, où chaque lac est une phrase, où chaque village est un accent et d’où sortent pêle-mêle comme une fumée deux mille ans de souvenirs. »

La nature comme reflet de l’intériorité de l’artiste

L’artiste romantique goûte ces paysages sauvages car ils sont conçus comme reflets de l’intériorité de leur propre intériorité. C’est la quête du sublime : l’artiste se plait à contempler les paysages sensationnels, ses gouffres et ses à-pics pour la peur, le vertige qu’ils procurent :

« Vous avancerez encore et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux, jusqu’à ce qu’enfin vous ayez atteint ces lieux où l’homme lui-même est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillard, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre les précipices prêts à s’ouvrir et des avalanches prêtes à tomber »

écrit Victor Hugo sur la route de Passy à Chamonix.

« Les touristes: le passage du Saint-Bernard » de Eugène Charles François Guérard. Une lithographie intitulée « La Poste de Sallanches » du même auteur est exposée au Musée Alpin de Chamonix.

L’artiste romantique trouvait dans la contemplation des grands espaces un miroir de sa propre intériorité. Le paysage sensationnel, vertigineux est digne d’être contemplé car il procure ce sentiment du sublime, et il permet de trouver des sentiments à la hauteur de sa sensibilité. C’est en ce sens que se comprend ce goût de l’époque pour les représentations de personnages esseulés dans des paysages gigantesques et effrayants. Goût que l’on retrouve dans le Frankenstein de Marie Shelley, qu’elle place en partie dans la Vallée de Chamonix, à la suite d’un séjour dans la vallée.

La mer de Glace, Armand Cuvillier, 1840.

Loin d’être anecdotique, la révolution esthétique qui se met en place à l’époque, concomitante de l’industrialisation et du développement du tourisme, va instaurer un nouveau rapport à la nature qui s’étend jusqu’aujourd’hui : la nature comme paysage.

« Le pas dans le vide » ultime attraction du site de l’Aiguille du Midi.

Une période tout aussi agitée que la nôtre devrait permettre l’émergence d’une esthétique nouvelle, marquant un rapport renouvelé à la nature, non comme miroir de l’intériorité de celui qui contemple, mais comme mouvement vers une nature perçue pour elle-même. Une telle démarche s’appuierait sur une véritable compréhension de la nature.

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