« Camarade…mon amie »


Histoire populaire / mardi, janvier 18th, 2022

Le 9 janvier 1926 est publié dans le journal communiste « Le Travailleur Alpin » une tribune féministe d’Henriette Alquier, institutrice fille de cheminot devenue militante communiste. Cette tribune développe les éléments fondamentaux du féminisme lié au mouvement ouvrier.

TRIBUNE FÉMININE


Camarade… mon amie !


C’est à toi, camarade femme, que je m’adresse pour t’inviter à lire notre journal : il est fait pour toi aussi bien que pour ton compagnon, car le Parti Communiste défend sans distinction les intérêts des camarades hommes et femmes.

Pourquoi ne t’intéresserais-tu pas, tout comme ton mari, ton frère, ton fils, à la lecture de notre hebdomadaire ? Serais-tu, dans notre, société, plus gâtée, moins exploitée par ton patron, moins absorbée par le labeur du quotidien ? La Nation t’imposerait-elle moins de sacrifice qu’à tes compagnons ?

Tu sais bien que ce n’est pas cela !

Je ne t’apprends rien en te disant que la femme est tenue dons un état d’infériorité économique et politique.

Mariée, tu assures la tâche fatigante du ménage : raccommodage, préparation des repas, entretien de la maison, dont tu connais les mille détails. Maman, tu subis la servitude de la maternité : tu t’épuises dans les travaux du ménage et dans la tâche exténuante que constituent les soins à donner aux enfants. Ouvrière, employée, paysanne, tu remplis une triple journée, car, de retour de l’atelier, du bureau ou des champs, tu retrouves au logis la tâche inachevée de la ménagère et de la maman.

Est-tu, en compensation, plus avantagée par le patron, qui t’emploie ? Tu le sais et tu pourrais répondre ? Je le fais pour toi : Je réponds tout de suite ; non ! Tu es, au contraire. plus exploitée que ton mari. Le patron te donne un salaire inférieur à celui de ton compagnon de travail ; il te fait faire une besogne trop rude pour ton corps fatigué par des maternités répétées et par les multiples travaux de ton ménage, parce que tu ne sais pas ou n’oses pas discuter, parce qu’il sait que tu as peur de n’avoir pas de travail, s’il te chasse. Il t’emploie pour 10, 11 francs, à l’usine à pétrole, à rouler de lourds chariots de bidons pleins — travail de bête et non de femme, et que les hommes refusent de faire ! — il t’emploie à gratter du papier dans les bureaux, tout le jour, pour cent francs par mois (Frontignan) à « lever des bûches », dès six heures du matin, pour 6 ou 7 francs par jour !

Où vas-tu avec ces salaires de famine, que fais-tu ? Tu apportes au salaire de ton mari un maigre appoint que tu perds largement en ruinant ta santé ! Et malgré tant de peine, tu es obligée de compter ; tu verses des larmes silencieuses à la pensée que tu ne joindras pas les deux bouts à la fin de la semaine ! Tu vis avec tes petits dans l’affreux taudis ; vous couchez à six dans la même chambre et tes bambins sont maigres et pâlots.

Pendant ce temps, il est des femmes qui coulent d’heureux jours à flâner dans des salons, à voyager dans de reluisantes limousines, qui regardent, paresseusement allongées dans leurs divans, leurs bébés roses jouer dans de vastes jardins ! Les soucis du lendemain ne les inquiètent pas car elles ont dépensé hier, sans compter, des milliers de francs à des bijoux ou à des babioles !

Et ces sacrifices matériels que tu consens sans broncher, malheureuse, sont-ils les pires ? Ces petits, que tu as élevés de ton mieux, plutôt mal que bien (mais ce n’est pas ta faute !) sont-ils bien à toi ? Seras-tu sûre de de les garder à la vie lorsqu’ils auront vingt ans ?

Hélas ! Tu oublies qu’ils appartiennent aux « maquignons de la Patrie » à ceux qui vivent des guerres et des carnages, à ceux qui s’enrichissent des « charniers » ! Et ces tout-petits, que tu caresses et aimes follement, ces tout-petits qui sont pétris de ta chair et de ta souffrance, pour qui tu donnerais ta vie, on te les prendra un jour, comme on a pris ceux des mères qui pleurent depuis 1914…

Tu te dresses enfin, à cette pensée ? Oui, mais il ne faut pas attendre ! Si tu attends, ce sera trop tard : demain est vite là, et tu ne pourras rien !

Je sais, moi, pourquoi tu hésites à lire et à venir à nous ! On t’a dit : « Les femmes ne sont pas faites pour la politique… Elles sont destinées par la nature aux soins du ménage à l’éducation des enfants ! » Puis on t’a dit encore : « Elles ne sont pas assez éduquées ! »

Le premier argument est celui du prêtre, quel qu’il soit, du marchand du temple, catholique, protestant ou autre ; c’est celui de la morale imbécile faite de préjugés et de routine. Le deuxième est celui de tous les démocrates coupables, qui n’ont jamais voulu de ton éducation, qui ont saboté l’école, qui en ont fait l’instrument (le moyen a dit Monsieur de Monzie, il y a deux mois) d’une bourgeoisie au pouvoir.

Mais tous mentent ; ils te mentent effrontément, ils savent bien pourquoi. Ils savent que : « La femme émancipée, c’est une humanité nouvelle qui se lève » et c’est ce qu’ils ne veulent pas !

La nature t’a destinée à la maternité ; c’est la seule tâché naturelle qui t’échoit (encore as-tu le droit et souvent le devoir de civiliser la nature !) mais ton compagnon et toi, dans toutes les autres tâches, devez être des égaux ; égaux dans le devoir d’élever les enfants et de veiller au foyer ; égaux dans le devoir de travailler, égaux dans les droits politiques et dans le devoir de lutter avec les autres travailleurs à l’émancipation du prolétariat.

Entends-tu, camarade mon amie ?

Tu dois être à côté de tes compagnons de travail et de misère, dans les syndicats, dans le parti de ceux qui veulent sincèrement plus de bonheur pour toi et pour ta niché, dans le Parti Communiste.

C’est quand tu auras compris cela, c’est quand tu auras lutté, et alors seulement, que le patronat t’exploitera moins, c’est quand tu seras capable de disputer et d’arracher, terrible et superbe dans ta sainte révolte, tes petits à l’horrible carnage, que tu seras la digne compagne du travailleur.

C’est alors que, hommes et femmes, vrais compagnons et dignes l’un de l’autre, pourront espérer la réalisation d’un idéal de justice, de travail et de paix universelle !

Henriette ALQUIER

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