Le mouvement ouvrier contre le militarisme


Histoire populaire / mardi, mars 15th, 2022

À la veille de la Première guerre mondiale, qui vit s’affronter les grandes puissances sur le dos des peuples, les militants socialistes développèrent un activisme anti-guerre.

En 1885, l’ordre du monde avait été scellé à la Conférence de Berlin. Les grandes puissances s’étaient mis d’accord sur le partage de l’Afrique, marquant la fin des menées coloniales du siècle.

Ce partage du monde était l’aboutissement d’un capitalisme, dorénavant dominé par de très grandes entreprises, exploitant de manière monopolistique des marchés entiers.

On appelle cette époque la « première mondialisation », avec des monopoles tels la Standard Oil aux Etats-Unis, Siemens AG en Allemagne, la Société Générale en France, etc., et des levés financières colossales, comme celle de la Bourse de Paris pour la construction du canal de Suez en Egypte entre 1859 et 1869.

Mais le partage du monde s’était fait de manière inégale, loi de la concurrence marchande oblige. L’Allemagne se sentait flouée et il en résultat de nombreux accrochages avec la France autour du Maroc. De même, l’effritement progressif de l’Empire Ottoman mettait le feu aux poudres dans les Balkans, convoités par toutes les puissances.

Dans ce contexte, les militants socialistes affiliés à la Seconde Internationale comprenaient que la Guerre était à l’ordre du jour et que cela ne regardait pas les peuples. Le principe directeur était l’internationalisme sur la base du slogan connu et inscrit en tête de chaque congrès : « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

En 1913, la France faisait ainsi passer la durée du service militaire, de 2 à 3 ans, sur fond d’augmentation des budgets militaires. Une mobilisation antimilitariste à l’initiative de la SFIO s’en suivi, notamment au printemps pour appuyer le travail des parlementaires; la loi était présentée à l’Assemblée à partir du 2 juin 1913.

En Haute-Savoie, c’est Philippe Navarro qui anima des réunions publiques sur le thème du pacifisme et contre le « militarisme bourgeois ».

Philippe Navarro était un ancien employé des P.T.T à Alger qui fut révoqué après avoir divulgué un cabinet noir chargé de surveiller et censurer certaines correspondances, notamment socialistes. Il se réfugia en Haute-Savoie où il connaissait bien Françis Gaidioz, alors dirigeant de la fédération SFIO des Deux-Savoies.

Philippe Navarro tenu des réunions à Arâches le 1er juin puis à Sallanches le 2 juin. Celles-ci furent précédées le 27 avril 1913 d’un grand meeting organisé à Annecy, ayant réuni un millier de personnes contre les budgets d’armement et la loi des 3 ans.

Un autre meeting eut lieu à Chambéry avec près de 1 500 auditeurs. Le point d’orgue de cette mobilisation fut le 25 mai au Prés-Saint-Gervais en banlieue de Paris, où 150 000 personnes se mobilisèrent en mémoire des morts de la Commune de Paris, mais aussi contre la loi des 3 ans à l’appel de la Fédération SFIO de la Seine.

Dans ces mobilisations, il fut considéré que la meilleure des défenses nationales était l’armement populaire, et non pas dans une armée de métier coupée du peuple.

Voilà un point capital de l’héritage portée par la Gauche historique : l’opposition ne se fait pas de manière abstraite contre « la guerre » mais contre une orientation générale produit par le capitalisme en crise : le militarisme. Cela ne peut en être autrement car comme le dit l’adage populaire, qui veut la paix, prépare la guerre. Faut-il encore savoir quelle guerre, et pour quels objectifs…

Et là fut surement l’une des erreurs fatales pour le mouvement ouvrier. En effet, Jean Jaurès orienta l’opposition au « militarisme bourgeois » dans un sens purement républicain. Il affirma que l’armement populaire était un moyen patriotique pour s’opposer au « militarisme prussien », favorisant ici le sentiment nationaliste jusque dans les rangs du socialisme français.

Cela explique en partie pourquoi la politique de l’ « union sacrée » fut possible à l’été 1914, le mouvement ouvrier lui-même pensant qu’il allait se battre contre le « militarisme prussien », dans la dernière guerre avant l’instauration de la paix universelle.

Heureusement, cette agitation pacifiste se réactiva en 1915 lors de la conférence socialiste-pacifiste à Zimmerwald en 1915.

>> Voir aussi : 8 mars : Honneur à Lucie Colliard, figure pacifiste haut-savoyarde

L’institutrice et militante socialiste haute-savoyarde Lucie Colliard fut par exemple arrêté en août 1917 à la gare d’Annecy, en possession d’un texte de la militante marxiste ukrainienne Angélique Balabanova appelant els « zimmerwaldiens français » à discuter collectivement de leur participation à la troisième conférence pacifiste de septembre 1917 à Stockolm.

Cette sauvegarde des valeurs pacifistes et internationalistes fut la base pour un nouvel élan du mouvement ouvrier, celle du communisme avec la Révolution de 1917 en Russie.

Dans notre époque marquée par le retour de la Guerre entre grandes puissances, l’Histoire nous apprend que la Gauche ne redeviendra vivante dans le cœur du peuple qu’à la condition d’organiser une opposition autonome à la guerre.

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